Votre Éminence le métropolite Emmanuel de Chalcédoine,
Cher rabbin Mark Dratch, président du Comité juif international pour les consultations interreligieuses,
Vos Éminences, Excellences et Grâces,
Rabbins, clercs et chercheurs éminents,
Honorables invités,
Mesdames et Messieurs,
Notre participation à cette douzième rencontre de la Consultation académique internationale entre le judaïsme et le christianisme orthodoxe constitue pour nous non seulement une joie, mais aussi une dette spirituelle. Le thème choisi cette année, «Sainteté du lieu – Sainteté de l’espace», n’est pas un simple choix thématique d’intérêt académique; il est un appel à réfléchir aux fondements mêmes de notre identité spirituelle.
Car lorsque nous parlons d’espace, nous ne faisons pas exclusivement référence aux édifices, aux pierres et à l’architecture que nous respectons et habitons. Nous ne nous limitons pas non plus à la dimension géométrique du lieu. Notre pensée se tourne avant tout vers ces espaces intérieurs et sacrés que nous cultivons en nous, dans la «chambre intérieure» du cœur, mais aussi vers l’espace commun qui s’ouvre à travers le dialogue, la solidarité et la paix avec nos semblables.
Nous souhaitons aujourd’hui, au moment où vous ouvrez vos travaux, proposer quelques réflexions sur l’articulation essentielle, la corrélation entre l’espace et le dialogue. Il s’agit de deux réalités qui, dans nos traditions, sont indissociablement liées. Elles constituent, pour ainsi dire, à la fois le cadre et le contenu de la rencontre entre Dieu et l’humanité. Elles sont les moyens, les canaux par lesquels la présence de Dieu devient tangible, vécue, et par lesquels l’homme est appelé à répondre fidèlement à cette Présence.
Dans l’expérience chrétienne orthodoxe, il est vrai que l’espace sacré prend chair de manière visible dans l’architecture des églises, dans l’iconographie et dans la vie liturgique. Cependant, il serait erroné d’en limiter la signification à ces seuls éléments. Son essence profonde, son dessein et sa puissance sanctifiante ne peuvent être compris en dehors du dialogue. Et lorsque nous parlons de dialogue, nous entendons la conversation existentielle de Dieu avec l’humanité, du ciel avec la terre, et bien sûr de nous-mêmes, en tant que communautés de foi cheminant ensemble dans l’histoire.
C’est pourquoi nous ne souhaitons pas parler de l’espace sacré comme d’une notion théologique abstraite, comme d’un «concept» intellectuel ou comme d’une simple tradition artistique. Nous parlons d’un témoignage vivant: un témoignage qui façonne et est façonné par le dialogue sacré. Dialogue avec Dieu, avec l’«autre», avec le monde entier.
Ce que ressentent les visiteurs lorsqu’ils entrent pour la première fois dans une église orthodoxe est assez caractérisque. Ils décrivent souvent un sentiment de transport, une transition vers le transcendant. Les murs et les coupoles entièrement couverts de figures narratives, l’air imprégné du parfum de l’encens, la lumière qui semble se mouvoir et respirer: rien de tout cela n’est accidentel. Cette atmosphère est voulue. Dans l’orthodoxie, l’espace sacré n’est pas décoratif; il est une confession, une profession de foi. Il révèle, par des moyens matériels, ce que nous croyons.
Le temple orthodoxe, par sa structure et sa décoration, proclame que Dieu est entré dans la création, que le Logos éternel s’est fait chair et a demeuré parmi nous. L’évangéliste Jean le Théologien l’exprime de manière inégalée dans le Prologue de son Évangile: «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. […] Tout a été fait par lui, et sans lui rien de ce qui a été fait n’a été fait. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie» (Jean 1,1-5).
C’est pour cette raison que les icônes occupent une place si centrale dans notre culte. Elles ne sont pas des idoles; elles témoignent de l’union de la nature divine et de la nature humaine dans la personne du Christ, la Lumière du monde, venu révéler la vocation de l’homme.
Aucun Père de l’Église n’a exprimé cette vérité avec plus de clarté et de simplicité que saint Jean Damascène. Écrivant au cœur de la tempête iconoclaste, il formula cette phrase célèbre: « Je n’adore pas la matière, mais j’adore le Créateur de la matière, qui est devenu matière pour moi».
Cette affirmation est bouleversante. Elle confirme l’importance de l’espace sacré dans l’histoire chrétienne. L’espace, le temps et la matière – les éléments de la création de Dieu – peuvent être ennoblis. Ils peuvent être transfigurés par la grâce divine et offerts à Dieu comme culte et louange. Par sa tradition iconographique et architecturale, l’Église orthodoxe affirme que le monde créé est capable de devenir un mystère de sa gloire.
L’espace est sanctifié parce que Dieu l’a déjà sanctifié en créant l’univers, en fixant les limites des cieux, de la terre et des mers (cf. Genèse 1,1-10). Le temps est ennobli parce que Dieu est entré dans l’histoire; il a parlé aux patriarches et aux prophètes (cf. Exode 3,1-6 ; 1 Rois 19,11-13). Il a ordonné à son peuple de se reposer et d’observer le sabbat comme un jour saint (cf. Exode 20,8). La matière est transformée parce que Dieu a pourvu aux besoins de son peuple, en le nourrissant (cf. Exode 16,4; Matthieu 14,13-21) et en oignant ses serviteurs (cf. 1 Samuel 16,10-13; Luc 4,16-21).
Nous nous tenons ici sur un terrain commun, profondément accordé à la tradition juive. Notre famille spirituelle est née dans la géographie sacrée d’Israël, là où le lieu et la présence sont étroitement liés: des autels d’Abraham à l’échelle de Jacob, du Sinaï au Temple de Jérusalem. Le judaïsme et le christianisme orthodoxe comprennent tous deux que Dieu ne demeure pas indifférent aux cris de son peuple; il ne se tient pas à l’écart de l’histoire. Il nous rencontre à des temps précis, en des lieux précis, à travers des personnes précises. L’espace sacré n’est donc pas simplement symbolique: il est relationnel. Il signale la rencontre entre l’humanité et le Divin.
Comme nous l’avons dit, si l’espace sacré est le cadre de la rencontre entre Dieu et l’homme, le dialogue sacré en est le contenu. L’un des exemples les plus clairs de cette interaction se trouve dans la théologie de l’icône. Dans la compréhension orthodoxe, l’icône n’est pas seulement un art religieux; elle est une affirmation théologique, une prière, une réalité liturgique. Elle est un pont qui permet notre participation à la sainteté de la personne représentée, toujours à la lumière du mystère de l’Incarnation.
L’iconographe travaille avec un profond respect, suivant un processus qui est lui-même une forme de prière: de la préparation du bois à l’application du gesso, du dessin à la pose de la feuille d’or, de la peinture allant de l’obscurité vers la lumière, de l’inscription du nom sacré jusqu’à la bénédiction finale de l’icône dans l’église. Chaque étape est un dialogue qui remplit l’espace de grâce. L’iconographe écoute: il écoute les Écritures, la tradition, la figure sainte qu’il représente. L’Église répond par la prière et la bénédiction. Les fidèles répondent par la vénération, en allumant des cierges et en offrant leurs supplications.
Au-delà de l’icône, la construction même du temple honore de multiples façons la sainteté de l’espace et du dialogue. L’orientation vers l’Orient fait écho à l’orientation juive vers Jérusalem et à l’espérance de la restauration finale. La coupole, en particulier dans le style byzantin, reflète les cieux, entourant les fidèles de la présence du Christ, des anges et des saints. L’iconostase – souvent comprise à tort comme un obstacle – est en réalité un seuil: elle révèle que les grands mystères de Dieu peuvent être approchés, mais jamais épuisés. Elle est perméable, mais non triviale; transparente, mais non vide.
Cette évolution architecturale raconte un dialogue pluriséculaire: entre l’Écriture et la culture, les racines juives et les formes grecques, les persécutions et la faveur impériale, l’austérité monastique et la splendeur royale. Ainsi, le dialogue n’est pas une simple discussion, mais un processus de discernement, une rencontre dynamique qui façonne l’identité. L’espace sacré participe à ce discernement, nous rappelant que la sainteté n’est pas statique, mais qu’elle se déploie continuellement.
Et si les icônes et l’architecture sanctifient le monde visible, l’hymnographie orthodoxe et l’art psaltique sanctifient le monde audible. Ici, un autre espace est rempli de grâce par le son. L’Église n’a traditionnellement pas recours aux instruments de musique, non parce qu’elle les considère comme impurs, mais parce que la voix humaine est l’instrument sacré par excellence, l’une des nombreuses facultés sanctifiées par Dieu lorsqu’il créa l’homme «à son image et à sa ressemblance» (Genèse 1,26).
On pourrait dire que, tandis que l’architecture façonne l’espace physique et que les icônes façonnent l’espace visuel, la psalmodie façonne l’espace intérieur, l’espace du cœur. Et ici, notre dialogue avec le judaïsme est naturel et profond. Les Psaumes, la cantillation de la Torah, les mélodies de la prière juive ont constitué les fondements de la musique liturgique chrétienne. Le chant byzantin, tout comme les diverses traditions musicales de l’Orient, repose sur la conviction que la voix humaine peut transmettre les paroles divines avec intégrité, humilité et beauté.
Cependant, l’espace sacré n’est pas un musée de beauté. Il n’est pas une fenêtre inerte ouverte sur le passé. Il constitue une vocation morale et spirituelle à vivre notre foi dans le monde. Il nous appelle à la sainteté, à la justice, à la compassion. L’expérience corporelle dans l’église – depuis les nefs ouvertes qui ressemblent à des navires prêts à transporter les fidèles, jusqu’aux postures de la prière – nous rappelle que le culte n’est pas une fuite hors du monde, mais une transformation pour le monde.
À ce point, nous retrouvons une forte résonance avec la tradition juive. L’espace sacré est inséparable de la responsabilité morale. Les prophètes ne cessent d’exhorter Israël à reconnaître que la sainteté sans justice, ou le culte sans miséricorde, est une illusion. Nous lisons chez Michée: «On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien; et ce que le Seigneur réclame de toi: rien d’autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu» (Michée 6,8). Et le prophète Amos écrit avec une force saisissante: «Je hais, je méprise vos fêtes… mais que le droit jaillisse comme l’eau, et la justice comme un torrent intarissable» (Amos 5,21.24). Ces deux passages confirment qu’aux yeux de Dieu la sainteté authentique doit s’exprimer par la justice et la miséricorde.
L’espace sacré doit déborder en action sacrée dans le monde que Dieu aime, là où le prochain souffre et où l’étranger cherche refuge. Si nos espaces sacrés ne nous conduisent pas à un dialogue sacré avec le monde, ils risquent de devenir des temples d’idoles et de fausse piété. Dans le même esprit, le texte publié en 2020 par le Patriarcat œcuménique, intitulé Pour la vie du monde. Vers un ethos social de l’Église orthodoxe, affirme de manière significative: «Dieu a créé l'humanité à son image et à sa ressemblance, et a doté chaque homme, femme et enfant de la pleine dignité spirituelle des personnes façonnées conformément aux hypostases divines du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ce faisant, il a fait naître une nouvelle sphère créée, un espace de liberté distinctement humain.» (§ 62).
Que signifient toutes ces choses pour le travail de notre consultation aujourd’hui? Nous vivons dans un monde fragmenté par la violence, la polarisation et l’instrumentalisation destructrice de la religion. Nos traditions sont appelées à offrir un témoignage différent: Dieu sanctifie l’espace afin de sanctifier les relations humaines. Le judaïsme enseigne que le Saint demeure là où son peuple se rassemble pour étudier la Torah. Le christianisme orthodoxe enseigne que le Royaume de Dieu se révèle là où l’Église se rassemble pour célébrer l’Eucharistie. Ces affirmations ne sont pas contradictoires; elles pointent vers le même mystère: Dieu se révèle à travers et au cœur de nos relations avec lui, avec notre prochain et avec la création.
Nous manquerions à notre devoir devant Dieu si nous ne nous honorions pas les uns les autres, en respectant les espaces sacrés comme des lieux de dialogue sacré. Comment remplir cette obligation?
Permettez-nous de proposer quelques pistes. Nous nous honorons et nous rencontrons les uns les autres lorsque:
- nous écoutons les récits de l’autre;
- nous apprenons à voir l’image de Dieu dans le visage de l’«autre»;
- nous reconnaissons avec sincérité et humilité les blessures de l’histoire, sans les embellir;
- nous respectons les espaces sacrés de l’autre sans chercher à les dominer ou à les remodeler;
- nous œuvrons ensemble à la protection de lieux tels que Jérusalem et la Terre sainte, qui nous sont sacrés à tous deux, ainsi qu’à la sauvegarde de la vie de nos communautés – églises, synagogues, cimetières, maisons, hôpitaux et écoles.
Reconnaître la sainteté du lieu nous appelle à protéger non seulement les sites physiques, mais aussi la dignité des personnes qui les habitent. L’espace sacré est violé non seulement lorsqu’un sanctuaire est profané, mais aussi lorsque la dignité et la vie d’autrui sont menacées. C’est le message que nous avons voulu souligner lors de la récente visite de Sa Sainteté le pape Léon XIV à Constantinople, dans notre Déclaration commune, où nous avons affirmé: «Nous rejetons notamment toute utilisation de la religion et du nom de Dieu pour justifier la violence. Nous croyons qu'un dialogue interreligieux authentique, loin d'être une source de syncrétisme et de confusion, est essentiel à la coexistence des peuples aux traditions et cultures différentes» (29 novembre 2025). Notre dialogue n’est donc pas seulement académique; il est spirituel, pastoral et éthique.
Distingués invités, chers amis,
Permettez-nous de conclure par une observation simple, peut-être évidente mais souvent oubliée: l’espace sacré n’est pas seulement quelque chose dont nous héritons; c’est quelque chose que nous créons.
Chaque acte d’hospitalité crée un espace sacré. Chaque geste de respect crée un espace sacré. Chaque discussion sincère, comme celle que nous menons ici, crée un espace sacré.
Ici, dans cette Consultation, nous construisons ensemble un espace sacré, en nous rencontrant dans un champ d'apprentissage, de confiance et d’espérance. Alors que nous poursuivons notre dialogue, puissions-nous être fortifiés par le témoignage de nos traditions et de nos grandes figures spirituelles, afin de ne pas nous replier dans l’isolement, mais d’élargir les frontières de la sainteté dans notre monde.
Nous prions pour que cette rencontre devienne une nouvelle icône: une image dans laquelle la lumière de Dieu se reflétera dans notre engagement commun pour la paix, la compréhension et le respect du caractère sacré de toute vie humaine.
Nous vous souhaitons plein succès dans vos travaux et attendons avec intérêt les conclusions de vos consultations.
Je vous remercie de votre bienveillante attention.

