Le livre des Psaumes commence par une proclamation éthique et spirituelle: l’homme juste est celui qui refuse d’emprunter les voies de la méchanceté, de se tenir dans la voie des pécheurs et de prendre place dans la société des railleurs, du péché et du mépris (Psaume 1,1). Notez la progression. Qui plus est, cette personne médite jour et nuit sur les Écritures et elle est comme un arbre fertile planté auprès des cours d’eau et dont le feuillage ne flétrit pas (Psaume 1,2-3). Au contraire, les méchants sont éphémères: ils sont comme «le chaume que pourchasse le vent» (Psaume 1,4).
Mon analyse se concentrera sur le verset 3 qui s’adresse au juste: «Il sera comme un arbre planté auprès des cours d’eau, qui donne ses fruits en leur saison, et dont les feuilles ne se flétrissent point: tout ce qu’il fera réussira»[1].
Des portes d’explication s’ouvrent lorsqu’on fait le rapprochement avec les métaphores bibliques ayant trait à ces vocables. Il s’agit d’analyser les sens possibles du texte en tenant compte de divers recoupements dans les Écritures et des indices que sont les associations allusives du texte. Cette approche permet de tirer de très riches enseignements des corrélations entre les termes ou expressions suivantes: «eau» (mayim), «source de vie» (mekor hayim), «source d’eau vive» (mekor mayim hayim), «arbre de vie» (‘éts hahayim), «chemin de vie» (dérékh hayim) et «chemin de l’arbre de vie» (dérékh ‘éts hahayim) Nous montrerons que ces corrélations illustrent fort bien la façon dont la Bible en général, et ce verset du Psaume 1 en particulier, peuvent servir de catalyseur d’une quête d’absolu chez l’être humain.
L’eau de l’enseignement divin
Selon le récit d’Exode 15,22-26, après trois jours d’errance qui suivirent la traversée de la mer Rouge, les Enfants d’Israël trouvèrent une source d’eaux amères et se plaignirent de la soif. Ils murmurèrent contre Moïse. Ce dernier invoqua l’Éternel qui lui indiqua un bois que Moïse jeta dans la source, ce qui la rendit potable. Pour les eaux de Mara, il est écrit «Il lui a pointé/enseigné un bois/arbre» (vayoréhou ‘ets) et non pas «Il lui a montré un bois» (vayareéhou ‘êts).
Par ailleurs, le rapprochement peut être fait avec la sagesse qui est comparée à un arbre de vie dans les Proverbes: «Elle est un arbre de vie pour ceux qui s'en rendent maîtres: s'y attacher, c'est s'assurer la félicité» (3,18). L’eau elle-même symbolise le message divin. En effet, Isaïe dit: «À tout assoiffé: Allez à l’eau!» (55,1). Chez Jérémie, Dieu est comparé à une source d’eau vive: «(…) il est double, le méfait commis par mon peuple: ils m'ont abandonné, moi, la source d'eau vive» (2,13). En outre, il est écrit: «Le fleuve d’Élohim déborde d’eau» (Psaume 65,10) et «La voix de l’Éternel résonne sur les eaux» (Psaume 29,3).
D’autres indices sur le sens de l’eau dans la Bible peuvent être relevés dans certains versets des Psaumes: «Tu frayas Ta route à travers la mer, Ton sentier à travers les eaux épaisses» (Psaume 77,20), et «Comme la rosée du Hermon qui descend sur les monts de Sion, car c’est là que Dieu a placé la bénédiction, la vie heureuse pour l’éternité» (Psaume 133,3) ainsi qu’en Deutéronome 32,2: «Que mon enseignement s'épande comme la pluie, que mon discours distille comme la rosée, comme la bruyante ondée sur les plantes, et comme les gouttes pressées sur le gazon!».
L’ensemble de ces textes suggère que l’eau est étroitement associée à Dieu, source et maître de la vie, à son enseignement et aux bienfaits qui en découlent. Dans le Psaume 1,3, l’eau pourrait donc symboliser l’enseignement divin destiné à la personne humaine pour «irriguer» sa conduite et l’amener à produire de bons fruits. Elle prend son sens dans le fruit qu’elle fait croître: elle transforme la vie intérieure du juste en une œuvre féconde de sagesse.j’
Le fruit de l’arbre de vie
On peut rapprocher le juste du Psaume 1,3 de «l’homme qui se confie en l’Éternel» décrit par le prophète Jérémie: «II sera tel qu'un arbre planté au bord de l'eau et qui étend ses racines près d'une rivière: vienne la saison chaude, il ne s'en aperçoit pas, et son feuillage reste vert: une année de sécheresse, il ne s'en inquiète point, il ne cessera pas de porter des fruits » (17,8).
De quels fruits s’agit-il? Il est écrit dans les Proverbes: «Le fruit du juste est un arbre de la vie» (‘éts hayim 11,30). Or, dans le récit du Jardin d’Éden, l’arbre de la vie est le symbole de la vie éternelle[2]. Il est donc source de continuité pour l’avenir ou pour les générations futures. La récompense cachée du juste est donc le monde à venir[3].
Mais, après avoir chassé Adam et Ève du jardin d’Éden, Dieu plaça un griffon pour garder le chemin de l’arbre de la vie (dérékh ‘éts hahayim Genèse 3,24). Il interdisait ainsi aux humains l’accès à l'immortalité qui aurait pu être obtenue grâce à l'arbre de la vie.
Pourtant l’accès à l’immortalité semble encore possible par une autre voie, celle de la sagesse. Celle-ci est en effet, selon les Proverbes «un arbre de vie à ceux qui s’y agrippent» (‘éts hayim hi lamahazikim bah 3,18); un autre proverbe affirme également que «les dictées de la morale sont un chemin de vie» (derekh hayim 6,23). Retenons donc que le juste qui se met à l’écoute de la sagesse et de ses enseignements, peut accéder par là à un arbre de la vie.
Dieu, source de vie et de lumière
La comparaison de l’homme à un arbre se retrouve dans le Deutéronome: il s’agit cette fois d’un arbre des champs: «Oui, l'arbre du champ (‘éts hassadéh). c'est l'homme même, tu l'épargneras dans les travaux du siège» (20,19).
Un arbre a besoin d’être nourri. Où donc, si ce n’est à la source d’eau vive, qu’est l’Éternel, selon Jérémie: «O espérance d'Israël, Éternel, tous ceux qui te délaissent seront confondus! Oui, ceux qui se tiennent éloignés de moi seront inscrits sur la poussière, car ils ont abandonné la source d'eaux vives (mékor mayim hayim): l'Eternel» (17,13). De même, Isaïe invite l’assoiffé à venir s’abreuver (55,1,cité ci-haut) et à trouver réconfort auprès de Dieu.
L’idée que Dieu est source de vie, se retrouve également dans les Psaumes: «Les fils de l’homme (…), tu les abreuves du fleuve de tes délices. Car près de toi est la source de vie; à ta lumière nous voyons le jour»( (mékor hayim 36,9-10).
L’expression «source de vie» est encore reprise à plus d’un endroit dans les Proverbes, mais plutôt en référence à des qualités humaines hautement louables: la crainte de Dieu (yireath hashém 14,27), l’intelligence sensée (lév hakham 16,21-22), la bouche du juste (pi tsadik 10,11) et l’enseignement du sage (torat hakham 13,14). De telles qualités sont source de vie pour ceux chez qui elles se manifestent et pour leur entourage.
L’être humain peut donc dépasser son état de vie éphémère grâce à la sagesse et aux qualités auxquelles il peut accéder par l’observance de la morale pour se parfaire et continuer à être source de régénération et de vie. Cela est laissé à son libre arbitre. Ce choix est présenté ainsi dans le Deutéronome: «Je te propose en ce jour, d’un côté, la vie avec le bien, de l’autre, la mort avec le mal (…) et tu choisiras la vie. » (30,15-19).
Pour croître et donner du fruit, un arbre a besoin aussi de lumière. Pour le juste, cette lumière est celle de la Torah (Proverbes 6,23). C’est une lumière directrice, comme l’évoquent les versets suivants: «Les paroles divines éclairent les chemins» (Psaume 119,105)l; «Ceux qui quittent le droit chemin suivent des routes de noirceur» (Proverbes 2,13); «Même si je suis confiné dans l’obscurité, YHWH est une lumière pour moi» . (Michée 7,8); «Et pour le juste, la lumière est ensemencée» (Psaume 97,11).
Les eaux des temps messianiques
Mais l’eau et la lumière ne se limitent pas à nourrir la vie présente: elle font aussi partie des promesses associées aux temps messianiques. Pour Isaïe, la connaissance de Dieu couvrira alors le monde de la même manière que les eaux recouvrent les océans (11,9). Isaïe prédisait également: «Vous puiserez l’eau dans l’allégresse des sources de la Délivrance» (12,3).
Selon Ézéchiel, les temps de la Rédemption seront un temps de renouvellement grâce à l’effusion d’eaux de purification: «Je vous rassemblerai de tous les pays… J’épancherai sur vous des eaux pures… Je vous donnerai un cœur nouveau et je vous inspirerai un cœur nouveau» (36,25-26).
Le prophète Habacuc (3,9) a la vision d’une intervention divine au cours de laquelle les montagnes et les collines éclatent et de grandes fissures se forment pour devenir des fleuves: «La terre, s'ouvrant, livre passage à des fleuves. À ton aspect, elles tremblent, les montagnes, les eaux roulent impétueuses, l'Abîme fait retentir sa voix, élève ses vagues jusqu'au ciel» (3,9).
Ceci rejoint deux autres prophéties de la fin des temps qu’on trouve chez Zacharie. Il a d’abord la vision d’une source d’eau purificatrice pour la maison de David et les habitants de Jérusalem (13,1), puis celle d’eaux vives qui jaillissent de Jérusalem pour s’épancher jusqu’à la mer, tant à l’Occident qu’à l’Orient (14,8).
Dans les Psaumes, il est fait mention d’un fleuve dont les branches réjouiront la ville de Dieu (46,5 ) et il est précisé ailleurs que les humains «sont rassasiés de l’abondance de Ta maison; Tu les abreuves du fleuve de Tes délices, car près de Toi est la source de vie (36,9-10).
L’eau est essentielle à la vie. S’abreuver d’enseignements est tout aussi essentiel à la vie. C’est un élément de préservation de la vie actuelle; c’est aussi un symbole de libération spirituelle de soi-même et de l’humanité.
Le prophète Osée parle d’un Israël qui retourne à sa vraie mission, Israël repenti auquel s’adresse l’Éternel: «Je serai pour Israël comme la rosée, il fleurira comme la rose et enfoncera ses racines comme [le cèdre] du Liban. Ses rejetons s'étendront au loin; il aura la beauté de l'olivier, la senteur embaumée du Liban! De nouveau, ceux qu'il abritait à son ombre ranimeront la culture du blé, et s'épanouiront eux-mêmes comme la vigne; il sera renommé comme le vin du Liban» (14,6-8). Ainsi, Israël fleurira enveloppé par la rosée divine et aura des racines profondes.
Citons encore un verset, du Cantique des cantiques cette fois: «Les fleurs se montrent sur la terre, le temps des chansons est venu, la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes» (2,12) Ce verset peut vouloir dire: l’hiver des difficultés se termine et le printemps des espoirs fleurit; courage, le temps de la vérité est venu, le temps des réjouissances est arrivé. Selon l’exégèse traditionnelle du Cantique des cantiques, le temps des réjouissances est le temps messianique durant lequel l’humanité sera telle une nature épanouie qui aura atteint le seuil de perfection morale et qui sera assurée d’une longue vie. Cette perfection est assurée pour le juste assimilé à un arbre bien irrigué dont les racines plongent dans la tradition, et dont la croissance s’oriente vers le monde à venir.
Si on sert l’Éternel de tout son cœur, de toute son âme et de tous ses moyens, il y aura une récompense terrestre durable, selon cette promesse consignée dans le Deutéronome: «Je donnerai à votre pays la pluie opportune, pluie de printemps et pluie d'arrière-saison, et tu récolteras ton blé, et ton vin et ton huile. Je ferai croître l'herbe dans ton champ pour ton bétail, et tu vivras dans l'abondance (…) Alors, la durée de vos jours et des jours de vos enfants, sur le sol que l'Éternel a juré à vos pères de leur donner, égalera la durée du ciel au-dessus de la terre» (11,14-21).
Conclusion
La lecture métaphorique proposée ici suggère d’interpréter l’eau du Psaume 1,3 comme l’enseignement divin qui irrigue l’homme et fait germer les vérités sur terre: «La vérité germe de la terre et la justice brille du haut des cieux» (Psaume 85,12). La terre irriguée fait aussi germer la liberté et la droiture: «Que la terre s'entrouvre pour faire tout ensemble fleurir le salut et germer la vertu!» (Psaume 45,8). Cela s’applique aussi au juste, comparé à un arbre constamment irrigué et verdoyant, dont le fruit s’apparente à celui de l’arbre de vie, associé à la pérennité de la vie et de l’expérience humaine. L’enseignement divin est également une semence de lumière (Psaume 97,11 cité ci-haut): il permet de sortir de l’obscurité, de délaisser le mal et de marcher dans la droiture. Quiconque se laisse ainsi irriguer par l’eau et éclairer par la lumière de l’enseignement divin peut produire un fruit de justice ouvrant sur la rédemption et la pérennité.

