Un dialogue qui rapproche, une espérance qui unit

Intervention du Président du Dialogue judéo-chrétien de Montréal lors de la table-ronde «Enjeux actuels du dialogue et des relations judéo-chrétiennes» le 17 février 2026 à laquelle participaient également Geoffrey Ready et Norman Tobias, directeurs fondateurs du Dialogue judéo-chrétien du Canada.

Bonsoir à tous.

Je souhaite la bienvenue à nos deux distingués invités et les remercie d’être avec nous. Votre présence donne beaucoup de sens à cette rencontre. Merci de nous partager votre espérance et votre engagement et de nous aider à travailler ensemble au mieux être de notre société.

«‘Shalom, dit Celui qui crée la parole; Shalom, pour qui s'est éloigné comme pour le plus proche! Je le guérirai’, ainsi parle l'Éternel» (Isaïe 57,19).

Ce verset d’Isaïe nous rappelle que la paix n’est pas seulement un idéal Elle est une lumière qui guide chacun de nos pas, un chemin qui nous appelle à guérir les distances — qu’elles soient géographiques, spirituelles ou historiques. Il nous rappelle que la paix commence toujours par un premier pas, simple et courageux: une rencontre.

Nous sommes les héritiers d’un long cheminement, souvent marqué par des malentendus et parfois par des blessures, mais aussi par de précieuses avancées nées du courage, de la clairvoyance et de la fraternité. Le dialogue entre juifs et chrétiens n’est ni un luxe intellectuel ni un exercice diplomatique; il constitue un impératif moral, spirituel et humain. Il nous invite à faire le premier pas — un pas de courage, de confiance et d’espérance.

À une époque où nos communautés sont confrontées à des défis identitaires, culturels et spirituels — parfois même existentiels — renouveler ce dialogue signifie choisir la confiance plutôt que la peur et insuffler une vie nouvelle à une mission qui nous dépasse. C’est une responsabilité que nous portons ensemble. L’objectif n’est pas seulement de mieux nous comprendre, mais de nous accueillir les uns les autres à cœur ouvert. Nos différences deviennent l’espace où peuvent croître la confiance et l’amitié.

Nous sommes issus d’une civilisation qui a grandi sur un terreau judéo-chrétien. Nos traditions ont parfois cheminé côte à côte, parfois dans la tension, parfois dans l’incompréhension. Pourtant, une vérité demeure: lorsque nous prenons le temps de nous écouter sincèrement, des liens naissent.

Le dialogue guérit. Et la compréhension grandit.

Notre histoire est complexe, parfois douloureuse, mais il n’en demeure pas moins que nos traditions juives et chrétiennes ont façonné la culture dans laquelle nous vivons. Elles ont inspiré des valeurs, des institutions et des engagements en faveur de la justice et de la dignité humaine.

Mais l'histoire a également connu ses blessures.

C'est pourquoi le dialogue n'est pas un luxe. C'est une nécessité.

C'est un acte de courage.

Et très souvent, c’est un acte d’espérance.

Un tournant majeur s’est produit avec le Concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate en 1965. Pour beaucoup, ce texte fut bien plus qu’un document: il fut un geste, une main tendue, une invitation à avancer autrement.

Ce texte fondateur a ouvert une ère nouvelle dans les relations entre l’Église catholique et le peuple juif. Il a réaffirmé le lien spirituel profond qui unit chrétiens et juifs et a condamné explicitement l’antisémitisme sous toutes ses formes avec une clarté historique.

Plus encore, l’Église a revu des positions longtemps considérées comme acquises:

  • le rejet de la notion de culpabilité collective du peuple juif dans la mort de Jésus;
  • la reconnaissance des persécutions passées;
  • l’abandon de formulations blessantes, telles que l’accusation de «perfidie» à l’égard des Juifs.

Les paroles des papes ont ensuite donné chair à cette transformation et ont contribué à dissiper des siècles de méfiance. Jean-Paul II déclarait à Mayence en 1980: «Quiconque rencontre Jésus-Christ rencontre le judaïsme.»

Le pape François a rappelé que Dieu continue d’agir dans le peuple de la première Alliance.

Leurs paroles ont touché les cœurs et ont aidé à transformer la méfiance en conversation, la distance en rapprochement. Partout dans le monde, des plateformes de dialogue ont vu le jour.

Ces paroles ont compté.
Car les mots peuvent blesser.
Mais les mots peuvent aussi réparer et inspirer une transformation.

Au Canada, le Conseil canadien des chrétiens et des Juifs (1947-2013), longtemps présidé par le regretté Victor Goldbloom, a joué un rôle déterminant. Le relai pris par la création du Dialogue judéo-chrétien du Canada en 2024, ainsi que des projets comme l’Initiative Siméon — visant à établir ou renforcer des relations entre femmes et des hommes de foi — témoignent de cette volonté constante de bâtir des ponts.

À Montréal, cette conviction a pris forme en 1971, lorsque l’archevêque catholique romain Paul Grégoire et le rabbin Alan Langner, président du Conseil des rabbins de Montréal, ont choisi de se rencontrer et de travailler ensemble. Ils ont fondé le Dialogue judéo-chrétien de Montréal  avec une vision claire: créer un espace où l’on peut apprendre à se connaître, à s’écouter et à grandir dans le respect mutuel.

La mission du Dialogue est de créer des espaces de rencontre entre chrétiens et juifs, de promouvoir des relations respectueuses enracinées dans des identités distinctes, de combattre l’antisémitisme et l’intolérance, et de faire progresser le respect de la diversité religieuse et culturelle, particulièrement dans la grande région de Montréal.

Dès ses premières années, le Dialogue a adopté un caractère œcuménique et fonctionne aujourd’hui sous le parrainage de plusieurs organisations chrétiennes et juives, favorisant des échanges qui encouragent la compréhension mutuelle, une discussion franche et l’appréciation de la richesse spirituelle propre à chaque tradition. Depuis cinquante-cinq ans, des rencontres régulières ont permis de partager, de poser des questions difficiles et de découvrir la richesse spirituelle de l’autre.

Le Dialogue judéo-chrétien de Montréal regroupe aujourd’hui environ quarante membres représentant une dizaine d’organisations qui l’appuient et plusieurs autres partenaires. Les rencontres de ses membres débouchent parfois sur des prises de position publiques communes. Le Dialogue organise à chaque année depuis 1979 une Commémoration chrétienne de la Shoah, un geste de mémoire et de solidarité. Il invite les jeunes à des actions interreligieuses d’écosolidarité et leur propose de participer certains programmes éducatifs comme «Les ponts du dialogue». Il offre aussi des conférences et table rondes ouvertes au grand public.

Depuis ma nomination à la présidence en juin 2025, j’ai lancé une série de rencontres avec des représentants de diverses institutions religieuses afin de mieux comprendre leurs défis et aspirations respectifs. Bien que ce processus soit toujours en cours, mon impression initiale est que ces échanges ont été marqués par l’ouverture, la sincérité et un véritable esprit d’amitié.

Plusieurs thèmes sont revenus de manière récurrente: la recherche de valeurs durables —particulièrement chez les jeunes générations—, l’inquiétude croissante face à l’intolérance et à la montée des expressions d’antisémitisme, ainsi que la nécessité de multiplier les occasions de rencontre, tant entre différentes confessions qu’entre croyants et non-croyants.

Pour ma part, j’ai souligné le déclin de la culture religieuse et l’érosion des repères moraux et spirituels. J’ai également relevé la perception souvent négative de la religion au Québec, ainsi que la tendance à instrumentaliser politiquement les débats sur la laïcité, notamment en lien avec certaines communautés issues de l’immigration récente.

J’ai en outre exprimé ma profonde inquiétude devant la forte augmentation de l’antisémitisme, tant au Québec qu’à l’échelle mondiale, ainsi que devant les distorsions médiatiques qui amplifient le double standard, la déshumanisation et la délégitimation lorsqu’il est question d’Israël.

Enfin, nous avons commencé à identifier des pistes possibles de collaboration, notamment des initiatives publiques de courte durée visant à rejoindre un public plus large.

Ces conversations m’ont confirmé une chose : le dialogue n’est pas seulement utile — il est vital.

Aujourd’hui, dans un monde où les tensions refont surface et où la peur peut éclipser la compréhension, notre responsabilité est plus grande que jamais.

Continuer à parler.
Continuer à apprendre.
Continuer à bâtir des ponts —avec un cœur chaleureux et des mains ouvertes.

Car le dialogue n’affaiblit pas nos identités, il les éclaire.

Il ne nous rend pas moins fidèles à nos traditions; il nous rend plus humains, plus compatissants, plus solidaires.

Car lorsque nous nous rencontrons en vérité, la distance diminue.
Et lorsque la distance diminue, la paix devient possible — et concrète.

Puissions-nous devenir chacun et chacune des artisans de paix
- une paix qui rapproche,
- une paix qui guérit,
- et une paix qui permet à l’espérance de grandir pour ceux et celles qui viendront après nous.

«‘Shalom, dit Celui qui crée la parole; Shalom, pour qui s'est éloigné comme pour le plus proche! Je le guérirai’, ainsi parle l'Éternel» (Isaïe 57,19).

Que cette promesse nous inspire et nous guide. non seulement dans nos paroles, mais aussi dans nos actions. Que cette promesse nous inspire et nous guide, aujourd’hui et demain.

Remarques de l’éditeur

Le Dr David Bensoussan, ingénieur de formation, a été vice-président du Congrès juif canadien, région du Québec, et président de la Communauté sépharade unifiée du Québec. C’est aussi un auteur accompli dont l’œuvre comprend notamment des commentaires bibliques (La Bible au berceau, Le livre d’Isaïe, Le Cantique des cantiques). Il a été élu président du Dialogue judéo-chrétien de Montréal en juin 2025.

Source. Intervention lors de la table-ronde «Enjeux actuels du dialogue et des relations judéo-chrétiennes» le 17 février 2026 à Montréal.