Un défi sociétal urgent : le voisinage interreligieux

Dans son livre Monothéistes, le théologien Gérard Siegwalt explore l’idée que les trois religions abrahamiques – les trois monothéismes – ont, après des siècles d’histoire souvent conflictuelle, à découvrir ce qui leur est commun, et cela en raison de l’urgence du bien commun de l’humanité auquel toutes trois, mais jusqu’ici séparément, se savent référées. Dans l’extrait suivant, il évoque l’urgence du « voisinage interreligieux » entre ces trois traditions, ce « cas d’espèce (…) pouvant servir d’aune à d’autres situations ».

Voisinage interreligieux, entre habitants de convictions et en particulier de religions différentes. À titre d’exemple – parce qu’il s’agit là d’un défi sociétal urgent dans les sociétés à la fois sécularisées et pluri-religieuses, et en même temps dans un sens d’exemplarité, le cas d’espèce retenu pouvant servir, toutes proportions gardées, d’aune pour d’autres situations –, il est parlé ici des relations entre membres appartenant aux trois religions monothéistes.

Juifs, musulmans bien plus nombreux, chrétiens de confessions différentes, les uns et les autres au milieu (en Europe) d’une proportion croissante et aujourd’hui parfois déjà majoritaire de sans-religion et d’adeptes d’autres convictions philosophiques ou idéologiques et éthiques, ils se réfèrent tous trois à Abraham comme leur père commun. Malgré les différences historiques et théologiques entre eux, cela les constitue de droit en fratrie et les appelle, plus qu’à une simple coexistence locale voire régionale et même nationale et générale, au dialogue interreligieux, Dieu étant, par-delà Abraham, le référant commun des trois traditions issues de ce dernier.

Même si Dieu y est différemment appréhendé, ces différences n’estompent pas le fait qu’il est le même. Et Dieu en tant que tel ne peut qu’appeler les uns et les autres, par-delà toutes leurs différences, à la communion. L’absolutisation des différences par les religions abrahamiques est un contre-témoignage et dit leur déficience commune, voire leur état pathologique partagé. C’est de cet état de fait empirique qui est indubitablement prévalent qu’il faut partir : d’une réalité qui, pour autant qu’elle est bien celle-là, appelle les uns et les autres à ce que leurs Écritures saintes soit communes soit différentes nomment en commun la repentance, ou la conversion, donc le retour sur soi du fait de la prise de conscience du caractère de péché – d’opposition à Dieu – de cette situation et du scandale, de l’empêchement qu’il constitue pour leur témoignage constructif dans l’humanité plus large.

Le dialogue interreligieux, non comme option facultative, pour des raisons d’opportunité ou par conformisme sociologique, mais comme obligation de foi, à cause, en l’occurrence, du même Dieu et de sa volonté – et de son don ! – de communion au cœur même des différences dont le poids de séparation est par là de droit surmonté ! Dialogue non en vue du triomphe d’une religion sur l’autre ou les autres, donc dialogue sans idée de prosélytisme, mais dans la conscience, selon les termes de la charte d’une Fraternité d’Abraham locale, que « l’enjeu du dialogue interreligieux est qu’en construisant la paix[1], il [le dialogue] convertit par là même les uns et les autres toujours davantage à Dieu[2], source de vérité, de liberté, d’amour et de courage ».

Dieu ouvre tout le champ des possibles et donc de l’accomplissement de la vocation de chaque tradition de foi particulière dans la communion différenciée des trois traditions. Cette communion est à la fois respectueuse des différences nées de l’histoire et en même temps du référant de la foi, de Dieu donc comme fondement et comme fin, en tant qu’il est puissance de victoire sur les oppositions, étant la puissance d’élucidation critique tant de leur vérité que des représentations historiques et culturelles qui l’altèrent en la pervertissant. Cette perversion peut tenir soit à un rétrécissement et donc une absolutisation, soit à une conformation au « monde » ambiant – dans la négation de la distinction entre le temporel et le spirituel – et donc une relativisation.

On peut encore dire la chose autrement. Du fait d’Abraham, père commun des croyants, et du Dieu commun, et en même temps compte tenu des différences qui existent dès les origines ou qui sont intervenues dans l’histoire, en tant que croyants abrahamiques nous sommes les gardiens les uns des autres, gardiens fraternels, respectueux des différences reconnues comme des faits du destin historique, et les éprouvant dans le sens critique de leur examen à l’aune du Dieu même se révélant dans les trois traditions de foi : les gardiens d’une compréhension de Dieu qui construit l’humanité[3], et donc qui ne la détruit pas.

Urgence et actualité de cette affirmation, eu égard aux perversions pathologiques et coupables de toutes sortes si souvent réelles et toujours potentielles, dans les trois religions considérées tout au long de l’histoire et jusqu’aujourd’hui dans tant de pays. Il en va non seulement de la santé de la foi respective dans chacune d’elles mais également de la cohésion sociale et donc de la paix même des sociétés, des peuples, des pays concernés. Le voisinage interreligieux comme obligation de dialogue, et donc de rencontre et de partage de foi et d’humanité effectifs, et cela du plus local et particulier au plus général et universel.

[1] Là où il y a dialogue, là les conditions pour la paix sont données ; et là où il n’y a pas dialogue, elles ne le sont pas.
[2] Le dialogue consiste à se placer ensemble dans la présence de Dieu, ce qui dépasse d’emblée les polarisations liées au fait qu’on reste entre soi, sans tiers qui sollicite les uns et les autres et les oriente au-delà ou en avant d’eux-mêmes.
[3] Car par-delà les trois religions abrahamiques qui peuvent être considérées toutes trois comme tenant d’une élection particulière au sens qui a été dit pour le judaïsme et pour le christianisme, toute l’humanité et toute la création ressortissent du même Dieu.

Remarques de l’éditeur

Gérard SIEGWALT, théologien protestant et pasteur luthérien, a enseigné à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg de 1958 à 1997. Son œuvre majeure, Dogmatique pour la catholicité évangélique (5 vol. 1986-2007) propose une synthèse de la foi chrétienne en dialogue avec les sciences, la philosophie, l’écologie et les autres traditions religieuses. Une liste exhaustive de ses publications est disponible sur le site https://religions-theologie.fr.

Source. Extrait du livre de Gérard Siegwalt Monothéistes. La commune vocation de l’Église chrétienne, du judaïsme et de l’islam au cœur de l’humanité (Lyon, Éditions Olivétan, 2026), p. 35-38. Reproduit avec l’aimable autorisation de la maison d’édition.