Le 27 octobre 1986, il y a exactement 40 ans, saint Jean-Paul II accueillait ici, à Assise, dans la ville de saint François, des représentants des grandes religions présentes dans le monde, pour se rencontrer, et prier pour la paix, les uns à côté des autres, chacun dans sa propre tradition. Il était inquiet pour la paix mondiale alors que les grandes puissances ne cessaient de renforcer leurs armements. Il était convaincu que les religions ont une responsabilité éminente soit pour pousser à la guerre, soit pour promouvoir la paix.
En 1986, depuis son élection comme Pape en 1978, il avait déjà effectué de nombreux voyages à travers le monde, prenant l’habitude de toujours rencontrer les responsables religieux de toutes les religions, dans les pays visités. Le 19 août 1985, il avait prononcé un discours mémorable à Casablanca devant des milliers de jeunes musulmans ; le 13 avril 1986, il s’était rendu à la Grande Synagogue de Rome, y prononçant des phrases très importantes pour le dialogue judéo-chrétien.
La rencontre d’Assise n’est pas arrivée par hasard. Elle avait mûri longuement dans l’esprit du saint Pape, obsédé par la nécessité d’aller vers l’autre, non pas pour le combattre, mais pour le comprendre et pour dialoguer, comme l’avait fait saint François d’Assise lorsqu’il alla à la rencontre du sultan Malik al-Kâmil à Damiette, en 1219. Il entama avec ce chef musulman un dialogue spirituel, montrant ainsi qu’il existe avec le dialogue, une autre voie que la guerre. Il était naturel que Jean-Paul II voulût faire partir d’Assise, un mouvement destiné à unir des personnes de toutes religions et cultures.
Pourtant, leurs responsables se laissent trop souvent portés à se laisser instrumentaliser par des leaders politiques, et à soutenir des ambitions territoriales, impérialistes, de conquête et de domination. Il est arrivé dans l’histoire que l’on nommât « guerres de religions » des conflits en réalité strictement politiques. C’est pourquoi saint Jean-Paul II a appelé si souvent les chefs religieux et les croyants eux-mêmes à se dissocier, à refuser de soutenir, voire de bénir des conflits qui n’ont rien de religieux, dont le religieux n’est qu’un prétexte, et donc de priver leurs promoteurs de tout prétexte sacré. Il était convaincu que par leur détermination les croyants, les hommes et les femmes de foi, peuvent empêcher un conflit en refusant toute caution. On connaît la puissance de sa formule sans cesse répétée « La guerre n’est jamais sainte, seule la paix est sainte ! »
Le 27 octobre 1986, s’est forgé un esprit particulier, « l’Esprit d’Assise » comme le saint Pape l’a dit lui-même quelques jours plus tard dans un discours aux ambassadeurs. Son successeur, Benoît XVI y vit vingt ans plus tard, en 2006, « un message vibrant en faveur de la paix, […] un événement destiné à laisser une trace dans l’histoire de notre temps, [qui] revêt le caractère d’une vraie prophétie. »
Qu’en est-il 40 ans après ? L’Esprit d’Assise a-t-il empêché des conflits ? Malheureusement, non. Je me souviens du choc du 11 septembre 2001, l’attaque terroriste contre les Twin Towers à New York, une attaque menée au nom de l’islam, quelques jours seulement après la Rencontre pour la Paix à Barcelone. Jamais les conflits armés non été aussi nombreux. En 2015, il y a plus de dix ans, le pape François dénonçait « un climat de guerre » à Sarajevo, une ville tant marquée par les guerres ; il percevait « une sorte de troisième guerre mondiale livrée par morceaux ». Il ajoutait :
« Ce climat, il y en a qui veulent le créer et l’attiser délibérément, en particulier ceux qui cherchent l’affrontement entre différentes cultures et civilisations, et aussi ceux qui spéculent sur les guerres pour vendre des armes. » (Homélie du 6 juin 2015)
Nous observons que de nombreux conflits, particulièrement en Afrique, sont attisés par des leaders religieux ; Certains conflits, comme le conflit israélo-palestinien, conflit politique et territorial, est devenu dramatiquement un conflit en grande partie religieux, attisé par les fondamentalismes. Et nous observons avec tristesse le rôle du Patriarcat de Moscou en soutien à l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine.
Notre temps est inquiétant, pour ne pas dire angoissant. Le pape Léon XIV observe dans l’encyclique Magnifica humanitas que « l’humanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix n’apparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits » (n. 192).
Alors faut-il désespérer de l’Esprit d’Assise ? Certainement pas. Bien sûr, nous sommes inquiets d’observer une véritable « réhabilitation » de la guerre comme moyen de régler un conflit au détriment du dialogue et de la diplomatie ; nous sommes attristés, indignés de voir des croyants et des dignitaires religieux s’y impliquer. Mais nous savons aussi que l’Esprit d’Assise a permis à beaucoup de croyants, de comprendre que la prière est une force, une force faible mais qui a en elle une puissance « nucléaire » comme le disait Giorgio La Pira. C’est d’autant plus vrai lorsque des femmes et des hommes de fois différentes prient avec un même objectif, celui de la paix et du respect mutuel.
La communauté de Sant’Egidio peut en témoigner, en particulier au Mozambique et en bien d’autres endroits, en Afrique, en Amérique latine, où, portée, galvanisée par l’Esprit d’Assise, elle a permis de belles avancées de paix, face notamment à des guerres civiles d’une cruauté inouïe, et en aidant à la reconstruction de sociétés ravagées. Elle contribue à construire une « civilisation de l’amour », si chère à Paul VI.
Nous pouvons nous demander, ce que serait le monde sans l’Esprit d’Assise ? Certainement un monde encore plus malade qu’il ne l’est. Comme le dit Andrea Riccardi, il a ouvert la voie à « une mondialisation spirituelle », qui s’oppose à la « mondialisation de l’indifférence » dénoncée par François.
Sans l’Esprit d’Assise les innombrables initiatives de dialogue que nous connaissons dans le monde, souvent au niveau le plus modeste, entre le curé, le rabbin, l’imam d’une même commune, seraient-elles possibles ? Il est impossible d’avoir une vue précise, complète, de ces initiatives. Pourtant nous savons qu’elles existent, et cela dans le monde entier. Partout, des femmes et des hommes de bonne volonté, croyants, ou parfois même détachés de la pratique religieuse, touchés par l’Esprit d’Assise, se rencontrent, dialoguent, s’invitent pour leurs fêtes respectives, nouent des relations d’amitié.
Sans l’Esprit d’Assise, la préparation, la rédaction et la signature commune par le pape François et le Grand imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb, le 4 février 2019 à Abu Dhabi, du Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, aurait-elle pu être possible ? Certainement pas. On lit à la fin de ce texte majeur de dialogue interreligieux : « Al-Azhar et l’Église Catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix. »
Comme la prière qu’il porte, l’Esprit d’Assise est une force humble mais déterminée, désintéressée, dégagée de toute ambition de puissance, qui infuse les cœurs et les esprits dans les différentes religions, pour « oser », « imaginer » ou « crier » la paix comme nous y ont invités les dernières Rencontres internationales de Sant’Egidio à Rome, Paris, Berlin, et « désarmer » les conflits comme aujourd’hui, de nouveau, à Assise.
L’Esprit d’Assise, c’est un appel et un défi adressés aux religions trop souvent convaincues de posséder chacune seule la Vérité, mais appelées à redécouvrir (voire à découvrir) leur propre discours de paix et à mettre en valeur, entre les hommes de bonne volonté, ce qui unit fondamentalement. C’est bien ce qu’a voulu dire le pape Léon XIV lorsqu’il a rencontré récemment, à Metz, en France, les représentants de différentes traditions religieuses :
« Invoquer le nom de Dieu pour légitimer la violence ou l’oppression est une profanation de ce nom. Rien de ce qui défigure la dignité humaine ne peut se réclamer d’une authentique inspiration divine. Le discours religieux doit appeler constamment à désarmer les cœurs et les mots. Cela engage la responsabilité directe de chacun de nous, en tant que gardiens de nos traditions respectives. » (Discours lors de la Recontre interreligieuse, 28 septembre 2026)
Notre monde tel qu’il est, divisé et ensanglanté, a besoin plus que jamais de l’Esprit d’Assise. Il revient à chacun d’entre nous, présents aujourd’hui à Assise, de le faire vivre concrètement en se faisant artisan de paix.

