Quels échos de la Pâque juive dans la Cène chrétienne ?

Introduction                 

Le titre de cette rencontre, « Pâque juive et Pâques chrétiennes » suggère un rapprochement entre la Pâque juive, mémorial de la libération des Hébreux de l’esclavage d’Égypte, et la fête chrétienne de Pâques qui célèbre la résurrection de Jésus[1]. Mais en réalité les échos de la Pâque juive se font entendre aussi dans les textes du Nouveau Testament à propos du dernier repas de Jésus (La Cène) avant sa passion et sa mort[2]. Dans l’exposé qui suit, je propose d’explorer ces textes en cherchant à repérer les allusions ou références à la Pâque et leur signification dans ce nouveau contexte. Je terminerai en réfléchissant au sens de ces rapports dans le cadre des relations actuelles entre juifs et chrétiens.

La Cène dans la tradition transmise par Paul  

Le plus ancien récit concernant le dernier repas de Jésus se trouve dans la première épitre aux Corinthiens, écrite au milieu des années 50, dans une section où Paul discute des divisions qui se manifestent lors des assemblées religieuses :

1120 Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez. 21 Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre. (1Co 11, 20-21[3])

Il rappelle alors la tradition qu’il a reçue concernant ce « repas du Seigneur » :

1123 En effet, voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis: le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, 24 et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit: «Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi.» 25 Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant: «Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi.» 26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. (1 Co 11,23-26)

L’introduction « la nuit où il fut livré » fait référence à la trahison de Jésus par Judas. Le pain rompu et partagé évoque un repas pris en commun comme on en connaissait par exemple dans la communauté de Qumrân (1QS Règle de la communauté VI 3-6). Pour Paul, ce repas doit manifester l’unité de la communauté, comme il l’explique en 1 Co 10, 16-17 :

1016 « La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas une communion au sang du Christ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une communion au corps du Christ? 17 Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps: car tous nous participons à cet unique pain. »

Paul réitère son appel à l’unité un plus loin lorsqu’il déclare que les chrétiens, malgré la diversité de leurs dons, sont les membres de l’unique corps du Christ (1 Co 12,12-26).

Par son vocabulaire, la parole associant le pain rompu au corps de Jésus (1 Co 11,24) évoque la mort de Jésus, « un geste accompli ‘pour vous’, résonnant à la manière du sacrifice du Serviteur selon Is 53,12 » (Perrot 2002, p. 87). Dans la parole sur la coupe (1 Co 11,25), l’association du vin (implicite) avec « mon sang » évoque la conclusion, au Sinaï de l’alliance entre le Seigneur et Israël après la sortie d’Égypte (Ex 24,4-8) tandis que la caractérisation de l’alliance comme « nouvelle » renvoie plutôt à son renouvellement et à son intériorisation annoncée dans un oracle rapporté par Jérémie (31,31). Même s’il est aussi question de sang dans la Pâque juive (Ex 12,7.13.21-23), la parole sur la coupe ne pointe pas dans cette direction.   

Jésus invite ses disciples à partager le pain et la coupe en sa mémoire. Cet aspect mémoriel pourrait peut-être rapprocher le repas du Seigneur de la Pâque juive, dont on doit faire un mémorial d’âge en âge (Ex 12,14); mais le lien n’est pas noté explicitement et d’autres sont possibles, par exemple avec les banquets funéraires qu’on connaissait dans le monde gréco-romain (Smith 2006, 584).

Paul précise que la mémoire qu’il s’agit de perpétuer est celle de la mort de Jésus, « jusqu’à ce qu’il vienne » (v. 26). Il explique plus loin dans l’épître, en se référant encore une fois à la tradition reçue, que Jésus est mort « pour nos péchés » et ressuscité le troisième jour » (1 Co 15,3-4). Ceux qui lui appartiennent ressusciteront également lors de sa « venue », à la fin des temps, qui semble imminente (1 Co 15,20-26).

La tradition sur la Cène transmise par Paul dans 1 Co 11,24-26 nous situe donc au cœur du mystère de la mort et de la résurrection du Christ, sans mettre explicitement ce repas en rapport avec la Pâque juive.

Paul lui-même n’emploie le terme « pâque » (paskha) qu’une seule fois, en 1 Co 5,7 alors qu’il discute un cas d’inconduite qui lui a été rapporté (1 Co 5,1):

56 (...) Ne savez-vous pas qu'un peu de levain fait lever toute la pâte? 7 Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle, puisque vous êtes sans levain. Car le Christ, notre Pâque, a été immolé. 8 Célébrons donc la fête, non pas avec du vieux levain, ni du levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain: dans la pureté et dans la vérité. (1 Co 5,6-8)

Le Christ est clairement identifié ici à l’agneau pascal immolé, sans plus d’explication. Cela laisse supposer que la métaphore avait cours chez les chrétiens de Corinthe. Mais Paul ne l’exploite que pour les exhorter à adopter une conduire morale irréprochable.

La Cène comme repas pascal dans les évangiles synoptiques

Les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) situent la Cène dans un cadre pascal.

Chez Marc (vers 65-70), Jésus envoie deux disciples « à la ville » (Jérusalem) préparer la salle où il pourra manger la Pâque avec ses disciples (Mc 14,12-16). Pendant qu’ils sont à table, Jésus annonce qu’un d’entre eux va le livrer (14,17-21). C’est au cours du même repas qu’il rompt le pain et partage la coupe en les associant à son corps et à son sang (14, 22-25) :

1422 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit: « Prenez, ceci est mon corps. » 23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous. 24 Et il leur dit: « Ceci est mon sang de l'alliance, versé pour la multitude. 25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »

Dans cette version de la Cène, la parole sur le pain se limite à l’identifier au corps de Jésus, sans autre explication. Les paroles sur la coupe font référence à l’alliance du Sinaï (« le sang de l’alliance », v. 24; Ex 24,8), sans allusion à son renouvellement. On y trouve plutôt la mention que ce sang est versé « pour la multitude », une expression déjà utilisée par Jésus pour annoncer sa passion en Mc 10,45 : « (...) le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » On la trouve chez Isaïe à propos du Serviteur donnant sa vie pour l’ensemble du peuple (53,11-12). Le v. 25 ouvre sur l’espérance confiante de partager le pain et le vin « nouveau » dans le Royaume de Dieu (voir Mc 1,15; 4,26; 10,14). Cette espérance « eschatologique » peut-être inspirée de l’oracle d’Is 25,6-9, ou d’autres du même genre, où le salut à venir est comparé à « un festin pour tous les peuples ».

Même si Marc décrit le dernier repas de Jésus comme un repas pascal, il ne mentionne pas certains éléments importants de ce repas, notamment le récit de la délivrance d’Égypte et la manducation de l’agneau et des herbes; il note toutefois le chant des Psaumes avant la sortie de Jésus et des siens pour aller au mont des Oliviers (Mc 14,26). L’effet de cette caractérisation partielle, selon Daniel J. Harrington (1990, p. 625) serait de rapprocher la mort de Jésus non pas du déroulement de la Pâque, mais de ses grands thèmes que sont le sacrifice et la libération. Charles Perrot (2002, p. 89) abonde dans le même sens : « Marc orchestre le paradoxe d’un repas pascal de libération qui signe, en fait, la mort de son libérateur, tout en réservant l’avenir ».

Matthieu (vers 80) reprend de Marc, avec de légères variantes, les consignes de Jésus pour la préparation de la Pâque (Mt 26,17-19) et le récit du repas, qui se lit comme suit : 

2626 Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit; puis, le donnant aux disciples, il dit: « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » 27 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna en disant: « Buvez-en tous, 28 car ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. 29 Je vous le déclare: je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le Royaume de mon Père. »

Dans cette version de Matthieu, on observe trois modifications par rapport au texte de Marc (Perrot 2002, p. 89). L’impératif de partager le pain, déjà présent chez Marc (« prenez ») est renforcé (« Prenez et mangez », v. 26), et la forme impérative s’applique aussi au partage de la coupe (« Prenez et buvez-en tous » au v. 27, plutôt que « il la leur donna et ils en burent tous »). Ces instructions accentuent l’autorité de Jésus et le caractère rituel des gestes posés.

Matthieu précise par ailleurs que le sang de l’alliance, versé pour la multitude, le sera « pour le pardon des péchés » (v. 28). Le sang jouait un tel rôle expiatoire dans certains sacrifices (voir Lv 17,11). En attribuant ce pouvoir au sang du Christ, Matthieu met en évidence la valeur « sacrificielle » et salvifique de la mort de Jésus (Viviano 1990, p. 670).

Finalement, Matthieu souligne la relation privilégiée de Jésus à Dieu en substituant l’expression « Royaume de mon Père » à « Royaume de Dieu » (v. 29; voir Mt 7,21; 10,32-33; etc.). 

Ces modifications ont certes leur intérêt. Mais elles n’ajoutent rien de déterminant à la caractérisation du dernier repas de Jésus comme un repas pascal.

Le caractère pascal de la Cène est plus explicite dans l’Évangile de Luc (vers 80) qui se fonde à la fois sur l’Évangile de Marc et sur une autre source, assez proche de la tradition paulinienne. Chez Marc, la séquence où se situe la Cène commence par une question des disciples (Mc 14, 12). Chez Luc, c’est Jésus lui-même qui prend l’initiative et qui envoie deux disciples, Pierre et Jean (que Luc est seul à nommer) pour préparer la Pâque (Lc 22,7-13).

L’épisode de la Cène se présente ainsi :

2214 Et quand ce fut l'heure, il se mit à table, et les apôtres avec lui. 15 Et il leur dit: « J'ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. 16 Car, je vous le déclare, jamais plus je ne la mangerai jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu. » 17 Il reçut alors une coupe et, après avoir rendu grâce, il dit: « Prenez-la et partagez entre vous. 18 Car, je vous le déclare: Je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu'à ce que vienne le Royaume de Dieu. » 19 Puis il prit du pain et, après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant: « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » 20 Et pour la coupe, il fit de même après le repas, en disant: « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous. »

La tradition manuscrite concernant ce passage est assez complexe, Elle comporte une version longue (adoptée ici) et des versions courtes qui mentionnent une seule coupe (voir Perrot 2002, p. 90). Mais la présence de plusieurs coupes se comprend bien dans le cadre d’un repas pascal, selon Robert J. Karris (1990, p. 715).

Au début de repas (v. 15), Jésus souligne l’importance de « cette Pâque » qu’il va partager avec les siens « avant de souffrir », une référence directe à sa Passion imminente. Dans le v. 16, Jésus exprime sa conviction que l’accomplissement de cette Pâque, au-delà de la souffrance, débouche sur le Royaume de Dieu. Cette notion d’accomplissement est assez fréquente chez Luc. On la retrouve notamment lors de l’épisode de la transfiguration au cours duquel Moïse et Élie, apparus en gloire, parlent du « départ » de Jésus « qu’il allait accomplir à Jérusalem (Lc 9, 31). Parler de « départ » (exodos) semble un choix délibéré pour souligner, par anticipation la dimension « pascale » de la mort et de la résurrection de Jésus.

La première coupe (v. 17-18) correspondrait à celle qu’on buvait au début du repas pascal. Les disciples sont invités à la prendre et à la partager, à la suite de quoi Jésus réaffirme son espérance de voir l’avènement du Royaume de Dieu. Cette ouverture eschatologique, similaire à celle qu’on trouve chez Marc et Matthieu, et aussi à rapprocher de l’espérance, qu’on formule au cours du Séder pascal, de voir advenir une ère de liberté et de paix totale.

La parole sur le pain « Ceci est mon corps donné pour vous » s’apparente à la formule traditionnelle rapportée par Paul (1 Co 11,24), suivie elle aussi de l’instruction d’en faire un mémorial. La seconde coupe « après le repas » (v. 20) correspondrait à celle de la fin du Séder. La formulation « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang », est quasi identique à celle de la tradition paulinienne (1 Co 11,25)[4]. Luc accentue par ailleurs le lien de Jésus avec ses disciples, qu’il identifie comme les destinataires de son corps (« donné pour vous ») et de son sang (« versé pour vous »).

La version lucanienne du dernier repas de Jésus est celle qui l’associe le plus étroitement au Séder pascal. Est-ce à dire que Jésus aurait voulu que, pour ses disciples, l’eucharistie « remplace » le repas pascal (voir Karris 1990, p. 716)? C’est ce qu’une partie de la tradition chrétienne a compris et véhiculé pendant des siècles dans une théologie de la substitution. Luc parle plutôt d’un « accomplissement de la Pâque » (Lc 22,16), ce qui suggère non pas un remplacement, mais un déploiement (inédit sans doute, mais pas nécessairement exclusif), du potentiel libérateur de la Pâque, situé dans la continuité de l’événement fondateur dont elle est le mémorial.    

Et l’Évangile de Jean?

Dans l’Évangile de Jean (fin du 1er s.), le cadre est différent. Le dernier repas de Jésus avec les siens a lieu avant la fête de Pâque (Jn 13,1). Il couvre cinq chapitres (13 à 17) et comporte un geste symbolique (le lavement des pieds, 13,2-20), de longs enseignements (13,21 à 16,33) et une prière finale (17,1-26).

Dans ces cinq chapitres, contrairement à Paul et aux évangiles synoptiques, Jean ne mentionne pas que Jésus aurait institué un rite de partage du pain et du vin à répéter en mémoire de lui. Les références à l’eucharistie, chez Jean, se trouvent plutôt dans un discours (6,22-59) que Jésus fait après avoir nourri une grande foule (6,1-15). Il s’y présente comme « le pain de vie », source de vie éternelle pour celui qui en mange (6,47-51). Il commente en ajoutant que ce pain vivant qui descend du ciel, c’est sa chair et son sang :

653 Jésus leur dit alors: « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas en vous la vie. 54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson. 56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. 57 Et comme le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi. » (Jn 6,53-57)

Le rapprochement de la mort et la résurrection de Jésus avec la Pâque juive se fait autrement chez Jean. Au début de cet évangile, Jean le Baptiste présente Jésus comme « l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29.36). Cette métaphore renvoie à l’agneau pascal, dont le sang, placé sur les portes et linteaux des maisons des Hébreux les a protégés du bras exterminateur de Dieu (Ex 12,1-13). On y reconnaît aussi la figure du « serviteur » prenant les souffrances et les fautes des siens et se laissant conduire « comme un agneau à l’abattoir » (Is 53, 4-7). Dans le récit johannique de la Passion, Jésus meurt la veille de la Pâque, juste au moment où l’on abattait, au Temple, les agneaux de cette fête au cours de laquelle le peuple juif allait non seulement célébrer la libération de ses ancêtres arrachés à l’esclavage d’Égypte, mais aussi, plus largement, exprimer l’espérance de sa propre libération aujourd’hui.

Le récit de Jean rapporte que les soldats envoyés pour briser les jambes des crucifiés ne brisèrent pas celles de Jésus qui était déjà mort (Jn 19,32-33). L’évangéliste commente : « (...) tout cela est arrivé pour que s'accomplisse l'Écriture: ‘Pas un de ses os ne sera brisé’ » (Jn 19,36). Jean pourrait citer ici un psaume où il est dit que le Seigneur veille sur le juste et le délivre de ses malheurs : « Il veille sur tous ses os, pas un seul ne sera brisé » (Ps 34,21). Mais il fait peut-être davantage référence à la prescription de ne pas briser les os de l’agneau pascal (Ex 12,10 LXX; 12, 46; Nb 9,12; Perkins 1990, p. 982), en cohérence avec la métaphore de Jésus « agneau de Dieu ». Cette métaphore, comme on l’a vu, était vraisemblablement connue de la communauté de Corinthe (voir 1 Co 5,7 ci-haut, où le terme « Pâque » réfère à l’agneau immolé). Elle revient dans l’Apocalypse à propos du Christ, l’agneau immolé victorieux de la mort (Ap 5,1-14). 

Conclusion

Les textes de Paul et des Évangiles montrent que l’association entre la Pâque juive, d’une part, et la Cène et la mort-résurrection Jésus, d’autre part, s’est faite de manière inégale selon les lieux et les communautés. Ce lien s’est développé progressivement au cours des premiers siècles et semble bien établi au 4e s., alors que le « triduum pascal » s’impose un peu partout dans l’Église (voir Bradshaw – Hoffman 1999).

Le rapprochement s’est fait cependant dans un contexte de plus en plus polémique, en termes de typologie et de substitution (Boys – Schwartz 2020) : la Pâque juive annonçait celle du Christ, qui l’a remplacée, comme le peuple chrétien aurait été substitué au peuple juif infidèle. Le chant de l’Exultet, remontant à la fin du 4e s. et encore utilisé pour ouvrir la vigile pascale, témoigne de cette « appropriation » chrétienne de la Pâque juive (CEF 2018):

Exultez dans le ciel, multitude des anges !
Exultez, célébrez les mystères divins !
Résonne, trompette du salut,
pour la victoire d’un si grand Roi !

(...) Vraiment, il est juste et bon
de chanter à pleine voix,
dans tout l’élan du coeur et de l’esprit,
le Père tout-puissant, Dieu invisible,
et son Fils unique, Jésus Christ, notre Seigneur.

(...) Car voici la fête de la Pâque
dans laquelle est mis à mort l’Agneau véritable
dont le sang consacre les portes des croyants.

Voici la nuit où tu as tiré d’Égypte
les enfants d’Israël, nos pères,
et leur as fait passer la mer à pied sec.

Voici la nuit où le feu d’une colonne lumineuse
a dissipé les ténèbres du péché.

(...) Voici la nuit ou le Christ,
brisant les liens de la mort
s’est relevé, victorieux, du séjour des morts.

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec la Déclaration de Seelisberg (1947) et surtout suite à la Déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II (1965) et à des prises de position similaire de diverses Églises protestantes, les relations entre juifs et chrétiens se sont transformées, passant, de la part des Églises, d’un « enseignement du mépris » à une reconnaissance du caractère « irrévocable » de l’alliance de Dieu avec le peuple juif, une redécouverte des racines de la foi chrétienne et une appréciation positive du judaïsme contemporain.

Dans ce contexte, les Églises chrétiennes s’efforcent d’expurger leurs liturgies de toute forme de théologie de la substitution. Le défi est d’y parvenir tout en préservant et en valorisant les racines juives de la foi chrétienne.


Références

Boys, Mary C. et Shuly Rubin Schwartz. 2020. « Passover and Easter. » Encyclopedia of Jewish-Christian Relations Online https://doi.org/10.1515/ejcro.4415430 (consulté le 25 mars 2026).
Bradshaw, Paul F. et Lawrence A. Hoffman. 1999. Passover and Easter : origin and history to modern times. Notre Dame, Ind. : University of Notre Dame Press.
Burnet, Régis. 2017. « La Cène. » Pp. 581-589 dans Jésus: l'encyclopédie, J. Doré (dir.). Paris : Albin Michel.
CEF (Conférence des évêques de France). 2018. « L'Exultet, chanter l'événement pascal. » Liturgie et sacrements  : https://liturgie.catholique.fr/celebrer-dans-le-temps/du-careme-au-temps-pascal/la-semaine-sainte/296469-exultet-chant-cierge-pascal/ (consulté le 25 mars 2026).
Demers, Bruno. 2019. « La fête chrétienne de Pâques. » Relations judéo-chrétiennes 02/04/2019 : https://www.jcrelations.net/fr/article/la-fete-chretienne-de-paques.pdf (consulté le 25 mars 2026)
Harrington, Daniel J. 1990. « The Gospel According to Mark. » Pp. 596-629 dans The New Jerome Biblical Commentary, Raymond E. Brown, Joseph A. Fitzmyer et Roland E. Murphy (dir.). Englewood Clliffs, NJ : Prentice Hall.
Karris, Robert J. 1990. « The Gospel According to Luke. » Pp. 675-721 dans The New Jerome Biblical Commentary, Raymond E. Brown, Joseph A. Fitzmyer et Roland E. Murphy (dir.). Englewood Clliffs, NJ : Prentice Hall.
Perkins, Pheme. 1990. «The Gospel According to John.» Pp. 942-985 dans The New Jerome Biblical Commentary, Raymond E. Brown, Joseph A. Fitzmyer et Roland E. Murphy (dir.). Englewood Clliffs, NJ : Prentice Hall.
Perrot, Charles. 2002. « L'eucharistie dans le Nouveau Testament. » Pp. 67-96 dans Eucharistia: encyclopédie de l'eucharistie, Maurice Brouard (dir.). Paris : Éditions du Cerf.
Smith, Dennis E. 2008. « Last Supper, The. » New Interpreter's Dictionary of the Bible 3 : 582-585.
TOB. 2010.Traduction oecuménique de la Bible. Biblio: Alliance Biblique Française, / Les Éditions du Cerf. .
Viviano, Benedict T. 1990. « The Gospel According to Matthew. » Pp. 630-674 dans The New Jerome Biblical Commentary, Raymond E. Brown, Joseph A. Fitzmyer et Roland E. Murphy (dir.). Englewood Clliffs, NJ : Prentice Hall.

[1] Sur l’orthographe Pâque/Pâques, voir l’article « Pâques » sur le site de l’Office québécois de la langue française : https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/index.php?id=23343.
[2] Dans le Nouveau Testament, le terme traduit par « Pâque » (paskha πασχα) apparaît 29 fois et désigne, selon le cas : (1) La fête juive de Pâque Mt 26,2; Mc 14,1; Lc 2,41; 22:1; Jn 2,13.23; 6,4; 11,55 (2x); 12,1; 13,1; 18,39; 19,14; Ac 12,4; (2) L’agneau pascal Mt 26,7; Mc 14,12 (2x).14; Lc 22,7.11.15; Jn 18,28; et au sens figuré, le Christ en 1 Co 5,7; (3) Le repas pascal Mt 26,18-19; Mc 14,16; Lc 22,8.13; He 11,28.
[3] Les traductions sont généralement tirées de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
[4] Smith (2006, p. 585), qui adopte une version courte du récit, considère les rapprochements avec la tradition paulinienne comme les signes de remaniements au texte de Luc.

Remarques de l’éditeur

Jean DUHAIME est professeur émérite d’interprétation biblique de l’Université de Montréal et rédacteur de la section francophone de Relations judéo-chrétiennes. Il est engagé dans le dialogue interreligieux depuis plusieurs années et président émérite du Dialogue judéo-chrétien de Montréal. Il est membre de la Communauté chrétienne St-Albert-le-Grand de Montréal.

Source. Intervention lors d’une conférence à deux voix sur le thème « Pâque juive, Pâques chrétiennes », le 26 mars 2026 à Montréal. Voir aussi: David Bensoussan, « Pâque : mémoire de la liberté, pédagogie de la responsabilité »