Notre époque a besoin de l’esprit de dialogue et de prière

Intervention du fondateur de la Communauté Sant’Egidio lors de l’ Assemblée inaugurale « Une paix désarmée et désarmante » de la rencontre internationale pour la paix à Assise, du 25 au 27 octobre 2026.

Chers amis,

C’est avec une grande joie que nous commençons ces journées, de grande valeur, surtout pour votre présence significative, expression d'un vaste panorama religieux et international. Aujourd'hui nous célébrons ici, à Assise, le 27 octobre 1986. C'était l'époque de la guerre froide. Le monde était divisé en deux empires. L'époque de la guerre froide, qui faisait craindre un grand conflit et le risque atomique. C'était pourtant une période où la paix était encore centrale pour la politique. La paix, autrefois source d’inspiration, semble aujourd'hui, avoir disparu de l'horizon alors qu'on affirme toujours plus que la guerre est la compagne naturelle de l'histoire humaine. 

En 1986, furent invités à Assise, les leaders des grandes religions, l'un à côté de l'autre, en signe de paix devant le monde, pour qu’à l’avenir ils le soient aussi dans leur vie de tous les jours. Jean Paul II voulut de toutes ses forces cette Journée pour la paix. 

Il conclut par ces mots : « Peut-être jamais auparavant dans l'histoire de l'humanité le lien intrinsèque entre une attitude authentiquement religieuse et le grand bien qu'est la paix n'a-t-il été aussi évident pour tous ». 

La paix est enracinée au plus profond des religions, bien que parfois, enfouie sous la poussière de l’histoire ou réduite à un fait individuel. Combien sont les prières des différentes traditions religieuses qui demandent la paix ! La paix unit les religions par un lien profond et harmonieux, inspirées par la Rencontre d’Assise 1986.

À Assise, le 27 octobre 1986, on sentait l’impact d'une journée historique. Aujourd’hui, il ne s'agit pas seulement de la célébrer avec beaucoup d'amis qui n'y étaient pas à l'époque ou avec beaucoup de jeunes ou moins jeunes, qui n'étaient pas encore nés. Ce n'est pourtant pas un événement lointain. Pendant quarante ans, jusqu'aujourd’hui, nous avons cheminé dans « l’esprit d'Assise », lors des rencontres annuelles, dans bien des villes du monde, dans notre vie de tous les jours, devant les conflits et les affrontements qui ont frappé les civilisations et les religions. 

Au terme de cette journée, le pape Wojtyla regardait loin en disant : « La paix est un chantier ouvert à tous, non seulement aux spécialistes, aux sages et aux stratèges. La paix est une responsabilité universelle ».  Beaucoup se sentirent interpelés à travailler dans le chantier de la paix. Pour nous, Sant’Egidio, cet appel s’est concrétisé en nous impliquant pour négocier la paix au Mozambique où une guerre civile avait tué un million de personnes. L’esprit d'Assise a soufflé sur les pourparlers de paix, de 1989 à 1992, dont le Cardinal Matteo Zuppi, que je salue, a été un des protagonistes. 

Il fallait continuer l'esprit d'Assise ! A partir de 1986, un pèlerinage s’est acheminé, atteignant beaucoup de villes du monde, voyant un grand nombre de croyants s’unir au moyen du dialogue et de la prière pour la paix : s’unissant sans se confondre, par des amitiés solides, interreligieuses, et contribuant à faire cesser les conflits. 

Je me souviens du seul patriarche présent à Assise en 1986, le patriarche de l’Èglise assyrienne Mar Dhinka, dont le successeur, Mar Awa, est avec nous et que je salue. 

Je me souviens à Varsovie du vénérable Yamada, ému par la prière à Assise en 1986, grand prêtre japonais des Tendai, très âgé, qui prononça ces mots : « Assise est la source d’où jaillit un grand courant ». C’était la Rencontre à Varsovie qui remonte à 1989, quand le Mur était encore debout, alors que soufflait un vent de changement en Europe de l’Est. Cette Rencontre se termina, par un pèlerinage à Auschwitz, qui révéla aux leaders religieux qui participaient, les crimes atroces commis pendant les guerres. La guerre est la mère de tous les crimes.

Les rencontres dans l’esprit d’Assise ont continué à l’époque de la globalisation, quand on a eu l’illusion, que la paix, la démocratie et le bien-être se seraient répandus partout, comme un signe de la providence. C’est en 2001, que Jean-Paul II, nous écrivait : « J'ose donc affirmer que ces Rencontres sont devenues un "signe des temps"…Un signe utile pour le XXIème siècle et pour le troisième millénaire, caractérisés toujours davantage par le pluralisme culturel et religieux, afin que leur avenir soit illuminé depuis le début par le dialogue fraternel et s'ouvre ainsi à la rencontre pacifique. Vous indiquez de manière visible comment franchir l'une des frontières les plus délicates et les plus urgentes de notre temps ».

Cependant le nouveau siècle a connu une recrudescence des conflits, surtout une revalorisation idéologique et pratique de la guerre comme instrument de politique internationale. Et voilà que le dialogue, la diplomatie, les négociations ont été discréditées, et que les chefs d’État se parlaient plus durement et faisaient recours aux armes. Le Pape François, s’exclama une fois, en disant : « Le monde étouffe sans dialogue ». Oui, notre époque a besoin de l’esprit de dialogue et de prière. En 2016, le trentième anniversaire de l’Esprit d’Assise, dans l’Appel final de la Rencontre, ici, à Assise, nous disions : 

« Tel est l’esprit qui nous anime : réaliser la rencontre dans le dialogue et ne pas tolérer que la religion se transforme en instrument de violence et d’abus pour justifier la guerre et le terrorisme ».

Assise 1986, nous ouvre au présent et à l’avenir avec une conviction : on ne vit pas sans dialogue dans un monde aussi complexe et conflictuel ! C’est pour cette raison qu’un grand nombre de forums que nous avons organisés ont des thèmes qui caractérisent les temps que nous vivons pour que la culture du dialogue s’affirme. Pour bâtir une paix solide, il faut dépasser le temps du conflit pour laisser la place au temps du dialogue.

La paix, que tant de peuples invoquent, est un don de Dieu : c’est à Dieu qu’il faut la demander dans la prière.

Notre prière est le cri de notre foi et aussi, un cri de protestation qui s’élève vers Dieu contre les guerres que se font les hommes. Au long de ces années, nous nous sommes demandé : que peuvent les croyants, devant la puissance grandissante des armes et les décisions de guerre ? Parfois c’est un sentiment d’impuissance qui les domine.

Les premières paroles qui ont jailli du cœur de Léon XIV après son élection, sont celles que nous avons choisies pour qu’elles soient au cœur de ce congrès : « La paix désarmée et désarmante ». Les hommes et les femmes des diverses religions, n’ont pas à leur disposition de grandes sommes d’argent, ni la force des armes. Ils sont désarmés. Spécialement devant les « nouvelles puissances » de ce monde, devant le pouvoir de la technologie et le recours à la coercition.  Être désarmés ne veut pas dire succomber à la domination de la violence et au pouvoir de la haine et des conflits. « La vie religieuse se revêt d’une force puissante de transformation du monde », sont les mots d’un grand intellectuel juif du XXème siècle sur la spiritualité. Un Père de l’Église d’Orient, Jean Chrisostome, affirme : le croyant « ne fera de réelles conquêtes que par la force de l’Esprit qui lui est propre : la force de la charité ». Pietro Rossano, un homme érudit, qui a cheminé avec nous dès le début, parlait de la religion comme d’une « force faible », étrangère au pouvoir ou à l’argent, en même temps dotée de la « force de l’esprit qui peut la rendre forte, invincible et enfin victorieuse ».

La victoire de cette force faible ne peut être que la paix ! C’est une force désarmante avec les armes des croyants : leurs mains élevées dans la prière, tendus vers le dialogue. Les paroles, le dialogue et la prière. Le dialogue peur désarmer le langage aussi bien belliqueux que menaçant. La prière peut obtenir la paix, que les hommes ne savent pas se donner. Voilà pourquoi le croyant n’est pas vulnérable mais fort d’une force différente.

Oui, les croyants peuvent désarmer ! Dans le psaume 37, nous lisons : « Les doux posséderont la terre et jouiront d’une abondante paix ». Posséder la terre, ne veut pas dire la dominer mais tisser un réseau de liens et de dialogue pour jouir d’une abondante paix. La paix est la compréhension profonde que les peuples, les hommes et les femmes sont tous dans le même bateau.  Il y a quelques années, en France, au cours d’une attaque terroriste, Lassana Bathily, un musulman malien, cacha des juifs et déclara : « Nous sommes des frères. Il n’est pas question de juifs, chrétiens ou musulmans, nous sommes tous dans le même bateau ».

C’est la vocation profonde de presque toutes les religions, une manière simple et en même temps efficace de dire : nous sommes une seule humanité en dépassant les particularismes, les nationalismes, les fanatismes religieux et les antagonismes.

Il y a longtemps, un grand ami de l’Esprit d’Assise, Carlo Maria Martini inaugurait notre Rencontre à Milan par ces mots : « Il est nécessaire de recommencer à "penser en grand", dépassant la tentation diffuse de se contenter de solutions provisoires et de petit cabotage (…) Il est nécessaire de réaffirmer un sens commun d’humanité : sortir de la cage du particularisme et recommencer à parler de la Terre aux hommes ». 

Oui, les croyants prient et agissent pour sortir de la cage du particularisme, des nationalismes, des haines ancestrales et récentes, pour réaliser un destin commun dans la terre des hommes. Un destin commun qui met en pièces les armes et met fin aux conflits au moyen de la force faible du dialogue et de la prière. Je souhaite conclure en prononçant les paroles finales de la prière bouddhiste du VIIIème siècle, attribuée au sage Shantideva : « Que tous les êtres partout, obtiennent un océan de bonheur ». Des paroles simples et profondes qui sont l’écho de l’aspiration de beaucoup de générations et expriment également notre volonté et notre souhait.

Remarques de l’éditeur

Andrea RICCARDI est un historien italien, internationalement connu comme spécialiste de l'Église à l'époque moderne et contemporaine, il a fondé la Communauté de Sant'Egidio en 1968. Il a été ministre de la coopération internationale et de l'intégration de 2011 à 2013. De formation juridique, il enseigné à Bari et à Rome. Il a joué un rôle de médiateur dans plusieurs conflits et a contribué à la paix dans plusieurs pays, notamment au Mozambique, au Guatemala, en Côte d'Ivoire et en Guinée. Pour cet engagement en faveur de la paix, il a reçu de nombreux prix internationaux. Depuis 2015, il est président de la Societa' Dante Alighieri. Parmi ses publications les plus récentes : Choisir la paix, méditations entre Bible et histoire (2022), Le cri de la paix (2023) et Assise. Aux origines d'une mondialisation spirituelle (2026), dédié au chemin de ces premiers 40 ans de l'« esprit d'Assise ».

Source : Communauté de Sant’Egidio.