Monothéistes. La commune vocation de l’Église chrétienne, du judaïsme et de l’islam au cœur de l’humanité

Gérard Siegwalt,
Monothéistes. La commune vocation de l’Église chrétienne, du judaïsme et de l’islam au cœur de l’humanité.

Lyon, Éditions Olivétan, 2026, 132 p. ISBN : 978-2-35479-721-8. 12 €.

Dans Monothéistes, publié en 2026 aux éditions Olivétan, Gérard Siegwalt poursuit l’exploration théologique et philosophique qui caractérise son œuvre, en interrogeant les fondements, les tensions et les horizons du monothéisme dans le monde contemporain. Figure majeure de la théologie systématique francophone, Siegwalt propose ici une réflexion dense et structurée, où se croisent anthropologie religieuse, herméneutique et analyse critique des traditions monothéistes. Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité de ses travaux antérieurs tout en ouvrant un espace de dialogue renouvelé sur la place du monothéisme dans les sociétés modernes. La présente recension vise à situer la contribution de ce livre dans le champ des sciences religieuses, à en dégager les lignes de force, à en examiner les limites et à en évaluer la portée pour la recherche actuelle.

Cet ouvrage se présente comme une démarche d’orientation à la fois théologique et pratique, conçue pour accompagner la vocation chrétienne dans un contexte marqué par la sécularisation et la pluralité religieuse. L’auteur ne limite pas son propos aux responsables ecclésiaux : il s’adresse à l’ensemble de la communauté croyante, incluant les fidèles laïcs (p. 11). Il insiste par ailleurs sur la nécessité d’élargir l’œcuménisme, longtemps restreint au dialogue entre Églises chrétiennes, afin d’en faire un « dialogue entre les trois monothéismes […] une forme particulière du dialogue interreligieux » (p. 8). Cette conviction d’une profondeur commune aux traditions abrahamiques l’amène à interpeller également le judaïsme et l’islam. Partant d’une réflexion sur les relations entre le temporel et le spirituel dans le contexte français, l’auteur étend progressivement son analyse au‑delà de ce cadre national pour envisager une ouverture plus large du dialogue religieux.

Les interrogations centrales de l’ouvrage portent, d’une part, sur la capacité des différentes traditions chrétiennes à reconnaître qu’elles partagent, avec le judaïsme et l’islam, une même dynamique de foi enracinée dans leur compréhension trinitaire du Dieu unique. D’autre part, l’auteur se demande si le judaïsme et l’islam, en privilégiant une approche communautaire du monothéisme, parviennent à en exprimer pleinement la portée telle qu’elle se manifeste dans la signification profonde du Shema Israel et de la Shahada.

L’ouvrage cherche moins à défendre une tradition particulière qu’à montrer comment le monothéisme, compris comme structure fondamentale de la conscience religieuse, peut encore offrir un cadre de sens dans un monde marqué par la pluralité, la crise du religieux et les recompositions spirituelles contemporaines. Pour développer son propos, l’auteur organise sa réflexion autour de trois axes majeurs : il commence par présenter le christianisme comme une religion de l’incarnation, profondément ancrée dans l’expérience concrète du monde (chapitre 1). Il met ensuite en évidence le monothéisme comme terrain commun reliant christianisme, judaïsme et islam (chapitre 2). Enfin, il montre comment cette unité de foi peut se déployer dans une compréhension trinitaire du Dieu unique (chapitre 3). L’ouvrage est traversé par une vision non dualiste qui cherche à dépasser l’opposition entre sphère spirituelle et sphère temporelle. Dans cette perspective, Siegwalt plaide pour une présence du spirituel au sein de la vie sociale.

Le chapitre premier, qui occupe presque la moitié de l’ouvrage, commence par une série de situations de la vie quotidienne qui touchent aux fondements de l’existence humaine dans l’espace social pris selon les relations « courtes » — la santé, le travail, la famille. Il examine les contextes où tout semble fonctionner harmonieusement, puis aborde ceux où les difficultés apparaissent. L’auteur montre alors comment prendre distance par rapport à ces situations, afin de discerner ce qui peut être porteur de sens ou de croissance dans ce qui, de prime abord, nous paraît négatif. Siegwalt, dans une seconde strate d’analyse, aborde la dimension sociale de l’humanité en l’envisageant à travers des relations « longues », c’est‑à‑dire inscrites dans le registre public plutôt que dans la sphère privée : Siegwalt déploie la notion de voisinage en l’étendant du voisinage local (rue, quartiers, village, etc.) jusqu’au voisinage spirituel (communauté de foi potentiellement universelle, toutes les personnes ouvertes et en quête de transcendance y compris les non religieuses), en traversant successivement les sphères éthiques (présence consciente à l’autre), interreligieuses (habitants de convictions ou religions différentes), affectives (amitiés) et contextuelles (services publics et autres). Ce parcours lui permet de montrer qu’il s’agit de passer d’un état où l’on perçoit les réalités de manière passive, comme autant de données à subir, puis d’un état pragmatique où l’on cherche simplement à « faire avec » et à gérer, vers une dynamique véritablement constructive qui invite à habiter le monde, c’est‑à‑dire à y prendre part de manière créatrice et responsable. Siegwalt, dans cette perspective, développe l’idée d’un « christianisme spirituel a‑ecclésial », ou encore d’un « christianisme humaniste universel » (p. 41), en soulignant que le spirituel ne peut demeurer une abstraction désincarnée. Il insiste sur la nécessité de sa concrétisation, avec tout ce que celle‑ci comporte à la fois de richesse et de déficience, de « grâce et de pesanteur » (p. 42).

À l’incarnation comprise comme un mouvement descendant – celui par lequel le divin se rend présent dans l’épaisseur du monde – Siegwalt associe un second dynamisme, orienté cette fois vers l’élévation. Il décrit ce mouvement ascendant comme « une poussée existentielle permanente du travail intérieur de la transcendance vers un au‑delà d’accomplissement » (p. 57). Autrement dit, si Dieu descend dans l’histoire humaine, l’histoire humaine est simultanément travaillée de l’intérieur par une force de dépassement qui la tire vers une réalisation plus haute d’elle‑même. Dans ce sens « [l]’Église et les chrétiens et chrétiennes sont, de par leur vocation particulière, en constant devenir, toujours en chemin […]. Et cela du fait de la poussée intérieure, spirituelle, qui atteste le travail du Dieu vivant en eux (sic) et qui les propulse en avant. Devenir, c’est être ouvert, à travers ce qui est, à ce qui peut être » (p. 58).

Au début du deuxième chapitre, Siegwalt déplace son analyse : il passe d’une réflexion centrée sur la relation verticale entre Dieu et l’Église à une lecture plus historique des liens entre les traditions abrahamiques. Le christianisme y apparaît comme un point de jonction entre l’héritage juif et l’horizon islamique, inscrivant les trois monothéismes dans une continuité plutôt que dans une rupture. Même si l’auteur aborde les divergences entre ces traditions, il les interprète comme des tensions fécondes plutôt que comme des oppositions. Pour lui, ces écarts témoignent d’un Dieu à l’œuvre dans l’histoire, poursuivant inlassablement l’accomplissement de son Royaume. C’est dans ce sens qu’il affirme que la révélation chrétienne constitue « un point phare » (p. 78), non une clôture : « [l]a révélation de Dieu est continue comme l’est son œuvre de création ; elle est la lumière qui éclaire le sens de la création » (p. 78). Siegwalt met en parallèle les professions de foi des trois religions – du Shema Israel à la Shahada – qu’il inscrit dans la longue lutte entre polythéisme et affirmation du Dieu unique. Cette confession ne renvoie pas à une abstraction philosophique, mais à un Dieu qui « s’effectue dans ce qu’il effectue » (p. 88). L’unité divine n’est donc pas une idée détachée de l’histoire, mais une réalité qui se vérifie dans l’action de Dieu au sein du monde. Sur cette base commune, les trois monothéismes convergent vers une même finalité : le bien de l’humanité et de la création. Toute implication religieuse porte ainsi une « motivation éthique » (p. 89), qui engage simultanément les dimensions temporelle et spirituelle de l’existence.

Le troisième chapitre aborde directement la question de la Trinité en montrant comment la foi chrétienne peut articuler l’unité divine affirmée par le judaïsme avec sa propre confession trinitaire. Dans cette logique, Siegwalt interprète le « moment Jésus » comme l’événement décisif où la Parole s’incarne sans cesser d’être la source créatrice qui fonde le monde. Le « moment Pentecôte » prolonge cette dynamique : l’Esprit qui se répand sur les disciples n’est autre que l’Esprit créateur déjà présent depuis l’origine, désormais manifesté dans l’histoire humaine. L’auteur conclut son analyse en mettant en lumière deux dérives qui menacent constamment les traditions monothéistes : le repli fondamentaliste et la tentation du séparatisme. Pour y répondre, il propose une logique d’ouverture réciproque entre les trois religions, une manière de penser leurs relations qui mobilise à la fois les dimensions théologique, sociale, humaine, éthique et interreligieuse. Cette orientation vise à montrer que le Dieu unique n’est pas une abstraction figée dans des textes sacrés, mais une réalité vivante qui se déploie et s’actualise dans l’existence.

Siegwalt développe une réflexion systématique où le monothéisme est envisagé comme une dynamique vivante plutôt que comme un héritage figé. L’ouvrage explore les fondements anthropologiques du croire, la structure du rapport humain à la transcendance, et les tensions internes du monothéisme – entre unité et diversité, universalité et particularité, fidélité à la tradition et ouverture à l’altérité. L’une des contributions majeures de l’ouvrage réside dans sa capacité à dépasser les frontières confessionnelles pour envisager le monothéisme comme une structure fondamentale de la conscience religieuse, plutôt que comme l’expression d’une tradition particulière. En ce sens, Siegwalt offre une conceptualisation du monothéisme qui permet de penser ensemble la pluralité des traditions, la dynamique du croire et les transformations contemporaines du religieux. L’ouvrage se distingue également par la manière dont il articule la transcendance et l’expérience humaine, en montrant que le monothéisme n’est pas seulement un système doctrinal, mais une manière d’habiter le rapport à l’absolu. Cette approche ouvre un espace de dialogue entre théologie systématique, philosophie de la religion et sciences humaines, et contribue à enrichir les débats actuels sur la pertinence du religieux dans les sociétés sécularisées.

Dans sa volonté de rendre accessibles des questions théologiques et sociales complexes, l’ouvrage adopte une approche synthétique qui met en avant les grandes lignes plutôt que l’analyse approfondie des divergences entre les trois monothéismes. Cette orientation, pensée pour favoriser la compréhension et encourager une dynamique de rapprochement, tend parfois à réduire l’ampleur réelle de certaines tensions doctrinales. En privilégiant les points de convergence et une lecture unifiée de l’histoire, l’auteur assume une perspective théologique cohérente, mais relègue au second plan des nuances pourtant essentielles pour saisir toute la richesse et la complexité des traditions abrahamiques.

Remarques de l’éditeur

Hanaa SFEIR est titulaire d’un doctorat en études du religieux contemporain de l’Université de Sherbrooke, d’un doctorat en pharmacie et d’une maîtrise en philosophie de l’Université Libanaise. Elle enseigne et poursuit des recherches à l’Université Saint-Paul d’Ottawa et à l’Université de Sherbrooke (Canada). Ses travaux portent sur l'unité et la diversité à travers des approches interdisciplinaires concernant la laïcité, la diversité culturelle, les cosmologies, la résilience et la pensée religieuse contemporaine. (Hanaa.sfeir(at)ustpaul.ca)

Source. Version, remaniée par l’auteure, d’une recension publiée dans Sciences religieuses, août 2026. DOI : 10.1177/00084298261475420.