Il y a les faits bien sûr – nous allons y venir dans quelques instants. Mais avant cela, il y a le contexte. Un double contexte, en fait.
Les boucs émissaires
D’une part, il y a l’antisémitisme. Ses racines sont anciennes, mais le christianisme l’a puissamment récupéré et alimenté – les juifs ne sont-ils pas le peuple "déicide", celui qui a tué Dieu ? A la fin du Moyen Age, alors que le christianisme est triomphant dans nos régions, l’antisémitisme bat son plein. Un exemple célèbre en atteste. Lorsque la « peste noire » envahit l’Europe au milieu du 14e siècle, les juifs apparaissent comme les boucs émissaires tout désignés. On les accuse d’avoir empoisonné l’eau des puits. Le fléau n’a pas encore gagné certaines contrées que les voilà déjà massacrés – notamment à Bruxelles et ses environs.
Deuxième élément : le culte eucharistique est en plein boom. A partir du 13e siècle, on commence en effet à nourrir une dévotion particulière pour les saintes espèces en dehors du temps de l’eucharistie. « On voit apparaître une insistance de plus en plus forte sur la présence du Christ en l’eucharistie », explique Robert Godding. « On observe de plus en plus le désir intense de voir l’hostie et même de voir le Christ présent en l’hostie. »
Le faux du vrai
C’est donc dans ce double contexte que surviennent les événements de 1370. Dont il convient encore de démêler le faux du vrai… « Ce dont on est sûr, c’est que peu après le Vendredi saint 1370, des hosties – environ seize – ont été remises par une certaine Catherine, juive convertie, à Pierre Van Heede, curé de Notre-Dame de la Chapelle. » Sur ce point, Robert Godding est donc formel. Sur ce qui suit, l’historien se doit d’utiliser le conditionnel. « Selon cette Catherine, il se serait agi d’hosties consacrées, volées par des juifs en octobre 1369. Catherine indique encore que ces hosties avaient été poignardées par des juifs le Vendredi saint. Et que les juifs, terrorisés par le sang qui se serait écoulé des hosties, auraient demandé à Catherine de mettre les hosties en lieu sûr. » Un dernier témoignage est celui du curé Van Heede. Trente-deux ans après les faits, il indiquera que les fameuses hosties laissaient apparaitre des traces de sang.
Un miracle... pas si extraordinaire?
Extraordinaire ? Pas tant que ça ! Entre 1290 et 1370, une quarantaine de récits d’hosties sanglantes poignardées par des juifs, sont répertoriés en Europe – surtout dans les régions germaniques. Si chaque récit est unique, divers éléments reviennent. Les hosties peuvent ainsi être données aux juifs par un chrétien – parfois pour payer une dette, les juifs étant prêteurs d’argent. Quant au « miracle », il est toujours attesté par un chrétien, mais seulement après coup et non pas sur le moment-même.
Reste donc à expliquer les taches rouges présentes sur les hosties de 1370. Le sang du Christ ? Robert Godding n’y croit pas. « Différentes explications sont possibles », ouvre-t-il. « S’il est vrai que les hosties ont été volées six mois plus tôt, peut-être ont-elles été conservées dans des conditions d’obscurité et d’humidité. Cela pourrait expliquer l’apparition des taches. Mais il est également possible que ce soit un cas de fraude – comme cela s’est déroulé à plusieurs reprises. Quelqu’un aurait teinté les hosties de sang, afin de faire venir des pèlerins, des offrandes et de l’argent. »
Mais comment expliquer les traces de sang?
Robert Godding ne croit donc pas au « miracle eucharistique » de Bruxelles. Pas davantage qu’aux autres en fait. « Je crois qu’aucune hostie n’a jamais saigné », élargit-il. « Le Vendredi saint, le Christ est injurié et crucifié. Toujours, il se laisse faire, et demande au Père de leur pardonner. Comment imaginer ensuite que lorsque des juifs poignarderaient son corps eucharistique, il le ferait saigner dans le but que ceux-ci soient punis. Cela n’a pas de sens. » Le bollandiste place le phénomène dans un contexte plus large. « Beaucoup de chrétiens sont assoiffés de merveilleux. C’est ça qui attire les foules. On a besoin de choses tangibles. »
On le sait : le « miracle eucharistique » de Bruxelles suscite toutefois encore un vif attachement chez certains chrétiens. Véronique Hargot en fait partie. Au contraire des autorités diocésaines, elle est convaincue du caractère miraculeux des faits, et estime qu'il n'est pas problématique de poursuivre la vénération. "Ceux qui vénéraient le Très-Saint Sacrement du Miracle, le faisaient dans un esprit sincère de foi, de respect et d’amour de l’Eucharistie, et non par hostilité envers leurs frères juifs", estime-t-elle. Fortement engagée dans la défense de la cause, elle a d'ailleurs pris soin d'y consacrer un livre. Un livre particulièrement fouillé, mais dont l’objectif réside d'abord dans la défense d’une thèse. Robert Godding y voit une autre limite: « le récit de Bruxelles doit être situé dans un contexte, et ça, Mme Hargot ne le fait pas. »

