Introduction: Le Psaume 1 comme seuil spirituel partagé du point de vue anglican
Le Psaume 1 occupe une place singulière à la fois dans la tradition juive et chrétienne, s’érigeant en seuil spirituel pour l’ensemble du psautier. Il ne contient ni prière explicite, ni louange, ni lamentation. Il ne mentionne pas directement le Temple, ni l’histoire d’Israël. Mais il trace deux chemins: celui du juste, enraciné dans la Torah, et celui du méchant, voué à la dispersion.
Les exégètes anciens et contemporains y discernent non seulement la porte d’entrée du livre des Psaumes, mais également un condensé de toute la dynamique de la vie selon Dieu. Cette dimension de seuil, de porte, est fondamentale pour le dialogue judéo-chrétien contemporain et, particulièrement, dans le contexte montréalais du dialogue interreligieux.
Marquant le seuil du psautier selon la tradition juive comme selon la tradition chrétienne, le Psaume 1 est ainsi lu comme une introduction programmatique. Il propose une «dichotomie claire entre le chemin des justes et celui des méchants», mais ouvre en même temps une invitation toujours renouvelée à choisir la voie de la sagesse et de la Torah (l’Enseignement), dans la fidélité aux commandements de Dieu. Pour la tradition anglicane, marquée par la Réforme anglaise du XVIe siècle, et une profonde conscience du partage biblique avec le judaïsme, la voix du Psaume 1 résonne comme appel à la méditation, au discernement, à la croissance spirituelle et au dialogue.
Je propose donc un parcours en six étapes:
I. Le contexte historique de la Réforme et la naissance du psautier anglican.
II. Le rôle du psautier et du psaume 1 dans la tradition anglicane.
III. L’usage du Psaume 1 dans le cycle liturgique et la spiritualité Anglicane.
IV. Les lectures juives et chrétiennes en dialogue.
V. L’approche métaphorique et spirituelle des psaumes dans la vie anglicane.
VI. Une conclusion ouverte sur le dialogue judéo-chrétien.
I. La Réforme anglaise, le Book of Common Prayer et l’intégration du psautier anglais
Aborder le Psaume 1 du point de vue anglican suppose de comprendre le contexte historique qui a façonné la tradition liturgique et biblique de l’anglicanisme. La Réforme anglaise, amorcée au XVIe siècle sous Henri VIII puis amplifiée par la figure de Thomas Cranmer, marque la rupture avec le monopole de la liturgie latine et l’avènement d’une liturgie en langue vernaculaire. Pour la première fois, les Anglais lisent la Bible dans leur langue, et sont unis par une prière commune en anglais.
La publication du Book of Common Prayer en 1549 constitue à la fois un acte politique et spirituel fondateur[1]. Il s’agit d’instaurer une «uniformité du culte en anglais», rendant la Parole de Dieu accessible au plus grand nombre, tout en affirmant l’autorité de l’Écriture sur la vie chrétienne. La liturgie, désormais enracinée en anglais, dans la langue du peuple, s’ancre dans l'expérience directe de la Parole.
Le Book of Common Prayer intègre, avec une vision résolument réformatrice, l’ensemble du psautier dans la prière quotidienne, traduite en anglais principalement dans la version de Miles Coverdale. Contrairement à la King James Version (1611), c’est la traduction de Coverdale, issue de la Great Bible (1539), précurseur de l’Authorized Version, et marquée par l’influence de la Vulgate latine et des traductions allemande de Luther, qui devient l’âme poétique et dévotionnelle de la prière anglicane. À noter donc que ce n’est pas une traduction de l’hébreux ou du grec, mais du latin et de l’allemand.
Voici un extrait de la préface de Coverdale qui, bien qu’humble, révèle l’ambition: «What Coverdale had in mind was nothing less than a full English translation of the Bible...». Les qualités littéraires et rythmiques du psautier de Coverdale ont imposé cette version même après l’introduction de la King James Version: «Il s’harmonise si bien avec la prose magistrale de Cranmer dans le Book of Common Prayer que les compositeurs, dès le XVIe siècle et jusqu’à nos jours, n’ont cessé de mettre ces Psaumes en musique», ajoutant ainsi une riche expérience liturgique.
Ce choix n’est pas anodin. Il manifeste une volonté de continuité spirituelle et de reconnaissance de l’importance du livre des Psaumes pour les deux traditions. Il montre aussi comment la dynamique de la Réforme anglaise n’a pas visé à exclure l’héritage biblique commun avec le judaïsme, mais à le revitaliser pour la vie du peuple chrétien.
II. L’usage liturgique du psautier et du Psaume 1 dans la tradition anglicane
L’intégration des psaumes dans la prière quotidienne est l’un des aspects centraux de l’anglicanisme. Dès le Book of Common Prayer de 1549, le psautier est prescrit pour être récité intégralement chaque mois, à raison de lectures quotidiennes lors de l’office du matin (Morning Prayer) et du soir (Evening Prayer). Cette pratique, inspirée des usages monastiques du Moyen Âge, s’inscrit aussi dans la continuité des précédents juifs—où le livre des Tehilim rythme la piété individuelle et communautaire.
Le Psaume 1 ouvre la série des psaumes, et il est lu, selon le cycle du Book of Common Prayer, dès le premier jour du mois. Il joue également un rôle particulier comme choix de lecture lors de certains dimanches, en synchronisation avec le Lectionnaire œcuménique révisé contemporain utilisé par l’Église anglicane du Canada, l’Église épiscopale des États-Unis et d’autres confessions.
La structure du lectionnaire anglican, qu’il soit historique ou contemporain, fait du psautier un livre à la fois de prière, de méditation et d’enseignement. On lit dans les instructions liturgiques du Book of Common Prayer que le psautier doit être lu en entier chaque mois, lors des prières du matin et du soir[2].
Ainsi, en un an, chaque fidèle a l’occasion de méditer le Psaume 1 – de même que tout le psautier – au moins douze fois, ce qui façonne l’intériorisation de sa dynamique: choix entre deux voies, méditation jour et nuit, enracinement dans l’enseignement divin.
Cette structuration liturgique place le Psaume 1 à la croisée du culte communautaire et de la vie spirituelle personnelle.
Pour John Wesley, «Il n’existe nulle part ailleurs une liturgie qui respire autant de piété scripturaire et rationnelle que la Common Prayer de l’Église d’Angleterre».
Sur le plan pastoral, la méditation régulière du Psaume 1 – et de l’ensemble du psautier –devient une matrice d’éducation à la sagesse, d’enracinement dans l’Écriture, et d’ouverture à la prière universelle de l’Église, dans la lignée de la tradition biblique partagée avec le peuple juif.
III. Le Psaume 1 dans le cycle liturgique et la spiritualité anglicane
1. Cycle mensuel et offices quotidiens
Selon le calendrier du Book of Common Prayer, le Psaume 1 inaugure la série des psaumes du premier jour du mois, lors des offices du matin et du soir. De là, il n’est jamais dissocié d'une dynamique de ruminatio, de méditation continue: «Blessed is the man that hath not walked… But his delight is in the law of the Lord; and in his law will he exercise himself day and night».
La tradition anglicane actuelle, tout en adaptant les cycles liturgiques, reste fidèle à cet ancrage du psautier comme structure du temps ecclésial. Les fidèles, à travers les cycles mensuels, rencontrent le Psaume 1 dans toutes les saisons de la vie ecclésiale, gérant les transitions de l’année liturgique, les moments de joie comme d’épreuve, ainsi que les fêtes et les temps ordinaires.
2. La structure des offices: prière du matin et du soir
Les offices principaux du Book of Common Prayer, les prières du matin et du soir (Morning Prayer, Evening Prayer), sont ordonnés autour de la lecture de l’Écriture, la confession des péchés, la proclamation de la grâce, la récitation de psaumes et de cantiques, suivies d’intercessions. Le Psaume 1, placé en tête du psautier, invite à entrer dans la journée, ou à la conclure, sous le signe de la Loi méditée, de la fidélité à Dieu et de la promesse de la prospérité spirituelle.
L’habitude de réciter ou de chanter les psaumes façonne l’expérience spirituelle. Le chant des psaumes en commun nous rapproche de Jésus, lui qui a promis: "Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux" ». Ce cadre liturgique, hérité à la fois du judaïsme et du christianisme ancien, éclaire le dialogue judéo-chrétien sur la centralité du psautier et du Psaume 1 en particulier.
3. Exemple pastoral contemporain
L’enseignement de N.T. Wright, évêque anglican et théologien, souligne que «les psaumes sont le squelette, non seulement de l’Ancien Testament mais aussi du Nouveau. Jésus connaissait manifestement les psaumes intimement, et une grande part de son œuvre puise ou croise les psaumes». Dans cette perspective, le Psaume 1 n’est pas isolé; il ouvre à une lecture christocentrique et communautaire de la prière.
En liturgie, lors de circonstances particulières (baptême, confirmation, funérailles), le Psaume 1 peut être intégré pour marquer la bénédiction de la fidélité à Dieu, la promesse de la prospérité spirituelle, et l’invitation à choisir la «voie du juste», opposée à la dérive du «méchant».
La prière du Psaume 1, ainsi intériorisée mois après mois et à chaque étape de la vie ecclésiale, façonne des croyants enracinés dans l’écoute de la Parole et ouverts au dialogue avec d’autres traditions.
IV. Approche juive et approche chrétienne du Psaume 1: convergences et différences
1. La lecture chrétienne: accent christologique et eschatologique
Côté chrétien, selon son introducton dans La Sainte Bible selon la Vulgate traduite par J.-B. Glaire, le Psaume 1 est lu comme abrégeant toute la morale du psautier – «un précis de toute la doctrine du psautier et un abrégé de toute la morale» – mais aussi comme une préfiguration du Christ, «le Juste par excellence».
Il ouvre le chemin à la lecture typologique, où le juste devient figure du Christ et la méditation de la Loi annonce la plénitude de la Révélation en Jésus.
Les Pères de l’Église (Ambroise, Augustin, Hilaire de Poitiers) soulignent combien le Psaume 1 annonce déjà le grand thème des deux voies, et combien la méditation de la Loi débouche, dans la foi chrétienne, sur la contemplation du Verbe incarné, qui accomplit la Loi et lui donne son sens plénier. Pour la plupart des lectures chrétiennes, ce psaume est une sorte de «programme spirituel» et d’invitation à suivre le Christ-Voie, le Christ-Parole, racine de la Loi nouvelle.
Dans la réalité anglicane, l’accent mis sur l’intériorisation de la Parole, l’union de la méditation à la prière et à l’action, et la dynamique de la croissance spirituelle et de la fécondité, s’entremêlent avec ces deux grandes dynamiques –morale et christologique.
2. Convergence et différence entre les lectures juive et chrétienne
Dans leur usage du psautier et leurs lectures du Psaume 1, les traditions juive et chrétienne anglicane ont plusieurs points en commun:
- La place centrale du psautier comme livre de prière et de méditation, personnellement et communautairement.
- L’appel à la sagesse, à la fidélité, à la méditation soutenue de la Parole/Loi de Dieu.
- La dynamique des deux chemins, qui traverse la spiritualité juive et chrétienne comme un axe structurant.
- L’enracinement liturgique et rythmique du Psaume 1 dans la vie quotidienne des fidèles.
Mais il y a cependant une différence fondamentale. La tradition juive lit le Psaume 1 dans son contexte sapientiel et prophétique, en lien avec le roi David, le peuple d’Israël et son histoire, mettant l’accent sur la fidélité à la Torah comme voie de vie et de bénédiction.
La tradition chrétienne, et plus encore la tradition anglicane, réinterprète souvent le Psaume 1 à la lumière du Christ, replaçant la méditation de la Loi dans la dynamique de la foi en Jésus, Verbe incarné et plénitude de la Loi.
L’enjeu du dialogue entre juifs et chrétiens est alors celui de la reconnaissance de la «différence interprétative». Telle que comprise dans les dialogues interreligieux, elle devient, non pas un obstacle, mais un espace de fécondité et d’enrichissement, comme le promeut Claude Geffré dans De Babel à la Pentecôte: «La méthode comparative permet ainsi de partager le regard de l’autre sur son propre univers de croyances sans renoncer pour autant à sa propre capacité de discernement et de jugement».
V. La lecture métaphorique du Psaume 1 et la spiritualité anglicane
1. L’arbre planté près des eaux: image anglicane de la croissance
Le passage le plus marquant du Psaume 1, «Il sera comme un arbre planté près des courants des eaux, qui donnera son fruit en son temps; et sa feuille ne tombera point; et tout ce qu’il fera prospérera», a inspiré la théologie spirituelle anglicane depuis la Réforme.
Pour Thomas Cranmer, la force du psautier réside dans sa capacité à offrir des images vivantes de la fidélité, du dynamisme spirituel, et de la croissance en Dieu: «La méditation de la loi –‘day and night’ – façonne le croyant comme ‘a tree planted by the rivers of water’». Cette image n’est pas une simple illustration morale; elle traduit la conviction profonde que la foi chrétienne, pour l’anglicanisme, est un chemin de maturation, de persévérance dans la grâce, de fécondité dans la vie spirituelle et communautaire.
Comme le souligne John Stott, pasteur anglican évangélique de renommée, «l’image de l’arbre planté par les eaux exprime la solidité intérieure, la stabilité dans les épreuves, la capacité de porter du fruit dans toutes les saisons. Elle invite à une vie nourrie continuellement par la source de la Parole et de la prière».
Sur le plan pastoral, cette métaphore a été mobilisée de multiples façons: préparation à la confirmation, accompagnement de ceux qui traversent des périodes de fragilité, méditations pour des groupes de prière, sermons en période d’incertitude sociale. Ainsi, dans la Communion anglicane, l’engagement écologique – tel que manifesté dans l’initiative récente Communion Forest – se fonde également sur cette image de l’arbre, symbole de la fécondité divine et de la vocation chrétienne à la croissance et à la protection de la création.
2. Autres images métaphoriques: refuge, berger, chemin
Le psautier anglican, héritier de la tradition de Coverdale, regorge d’images métaphoriques: Dieu comme berger du Psaume 23, comme refuge dans les psaumes de supplication (Psaume 46 et 91), comme chemin à suivre (Psaumes 19 et 119). La spiritualité anglicane s’appuie volontiers sur ces métaphores pour illustrer la réalité de la vie spirituelle comme pèlerinage, recherche de refuge, croissance, et accueil de la grâce.
Par exemple, la prière commune du matin invoque et actualise l’image du Rocher ou du Refuge; les célébrations de la Confirmation ou des ordinations recourent à l’image du troupeau, du chemin, ou du pèlerinage (voir Psaume 119,5: «Ta Parole est une lampe à mes pieds, une lumière sur mon sentier»).
3. L’approche pastorale et éducative
La tradition anglicane, tout en méditant le Psaume 1 de façon répétée, donne aussi la priorité à l’accompagnement spirituel. Les sermons pastoraux, la littérature de formation des laïcs, et les groupes de prière s’appuient sur cette dynamique: Méditer la parole jour et nuit, c’est accepter d’être façonné comme un arbre, de porter du fruit pour la communauté, et de résister à la sécheresse des épreuves grâce à l’irrigation de la grâce.
VI. Conclusion – Le Psaume 1 dans le dialogue judéo-chrétien
Le Psaume 1, en tant que seuil du livre des Psaumes, demeure une porte d’entrée du dialogue judéo-chrétien. Il offre une référence spirituelle commune, propice à la rencontre des différences dans l’écoute et l’échange. Comme l’affirme le texte du Dialogue national juif-catholique du Canada, Les Psaumes, porte d’entrée du Dialogue juif-catholique, «nous pouvons interpréter les mots de manière différente, mais nous utilisons les psaumes de la même façon: pour donner une voix à nos expériences dans la prière et dans le cadre d’un rituel, personnellement et communautairement».
Pour la théologie anglicane, héritière de la Réforme, le Psaume 1 résume la sagesse biblique – choisir la vie, méditer la Parole, croître comme un arbre planté, être béni dans la fidélité – tout en invitant à une hospitalité dialogique. L’écoute mutuelle, la reconnaissance de la différence d’interprétation, et l’ancrage dans l’expérience spirituelle vécue, donnent au dialogue sa fécondité, comme le souligne encore Claude Geffré: «En outre, la dimension dialogique appelle le théologien, dans ses œuvres, à demeurer ouvert tout en affirmant une position claire… Cela lui permet en même temps de créer une zone de positions communes».
Dans un monde fragmenté, la méditation commune du Psaume 1, en dialogue avec la tradition juive, nous engage à vivre ensemble l’appel à la joie, à la croissance, à la fidélité et à la recherche du bonheur enraciné en Dieu.
Le Psaume 1 n’est pas la fin, mais le commencement d’une marche partagée, riche de sens, de mémoire et d’espérance.
Bibliographie indicative
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Cranmer, Thomas. The Book of Common Prayer. Éditions variées (1549, 1662).
Coverdale, Miles. The Psalms (Book of Common Prayer Version). c. 1535–1662.
Dupuis, Jacques. Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux. Paris, Cerf, 1997.
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Glaire, J.-B. La Sainte Bible selon la Vulgate. Paris, Roger & Chernoviz, 1905.
MacCulloch, Diarmaid. The Reformation: A History. London, Penguin, 2004.
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Wainwright, Geoffrey. The Oxford History of Christian Worship. New York, Oxford University Press, 2006.
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