Comment penser une paix qui renoncerait à la violence sans renoncer à se défendre ? Comment désarmer la violence sans désarmer la justice ? Et comment espérer la paix dans un monde où la peur, la haine et le désir de vengeance semblent si souvent l’emporter sur la raison ? Ces questions sont profondément spirituelles. Elles nous interrogent sur notre conception de l’être humain.
Désarmer la violence, c’est d’abord refuser qu’elle devienne notre horizon. Nous savons que la paix n’est pas la simple absence de guerre. Elle ne se résume pas à un silence des armes, parfois provisoire, souvent précaire. Une paix véritable suppose que l’on s’attaque aux causes des conflits, que l’on restaure la confiance, que l’on protège les innocents et que l’on fasse vivre le droit.
Il ne saurait être question de confondre la paix avec la faiblesse, ni le dialogue avec la naïveté. Il existe des circonstances dans lesquelles la force est nécessaire pour protéger les victimes, empêcher l’agression et rétablir les conditions de la justice. Mais la force ne peut être une fin en soi.
La tradition biblique porte cette exigence avec une force remarquable. Le prophète Isaïe nous offre cette vision extraordinaire : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrues, et de leurs lances, des serpes » (Isaïe 2,4-5). Le prophète ne nous demande pas simplement de déposer les armes, il nous invite à les transformer. Ce qui servait à détruire doit désormais servir à cultiver; ce qui donnait la mort doit contribuer à nourrir la vie.
Toute la différence est là : la paix ne consiste pas seulement à interrompre la violence, mais à convertir notre puissance en capacité de construire.
Nous avons, chacun à notre place, une responsabilité dans cette transformation. Car il existe des armes qui ne font aucun bruit, mais qui blessent durablement. Ce sont les mots qui humilient.
La violence trouve souvent un terreau dans certaines représentations comme la peur de l'autre, le refus de sa différence, la conviction que notre propre souffrance nous autoriserait à nier celle d'autrui.
La tradition juive nous place devant une exigence qui ne souffre aucune exception de principe: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19,18). Cette parole du Lévitique ne nous enjoint pas seulement à aimer celui qui nous ressemble, celui qui partage nos convictions ou celui qui nous traite avec bienveillance.
C'est précisément là que commence le travail de la paix, dans cette capacité à distinguer l'acte de la personne, la responsabilité individuelle de la culpabilité collective, la fermeté nécessaire de la haine qui aveugle.
« Sois des disciples d'Aaron, aimant la paix et poursuivant la paix », enseignent les Maximes des Pères (1,12). Aaron ne se contente pas d'attendre que la paix advienne. Il va vers les autres, il rapproche, il réconcilie. La paix n'est pas pour lui une récompense que l'on reçoit lorsque les conflits sont terminés. Elle est un travail que l'on entreprend précisément parce que les conflits existent.
C’est cela poursuivre la paix. Il ne suffit pas de l'aimer en théorie. Il faut aller à sa rencontre, parfois franchir le premier pas, accepter de parler à celui dont nous ne partageons pas les convictions.
Cette démarche ne suppose pas pour autant d'effacer les différences, car le dialogue n'est jamais une dissolution des identités. Il est la possibilité de demeurer fidèle à ce que l'on est, sans nier à l'autre le droit d'être ce qu'il est.
Et la paix ne saurait se construire au prix de l'injustice. « La justice, la justice, tu poursuivras » dit la Bible (Deutéronome 16,20). Il faut entendre la force de ce verbe poursuivre. La justice, comme la paix, exige de l'effort, de la constance et du courage.
Une paix désarmante est donc une paix qui surprend par sa force morale. Elle ne cherche pas à écraser l'adversaire, mais à rendre possible un avenir qui ne soit plus prisonnier de l'affrontement.
Chaque génération reçoit un monde qu'elle n'a pas choisi. Mais elle porte la responsabilité de celui qu'elle laissera à ses enfants. Que voulons-nous leur transmettre ? Le souvenir indéfini des blessures, le récit des humiliations, la mémoire des affrontements entretenue jusqu'à devenir une identité ? Ou bien la capacité de connaître l'histoire.
Il ne s'agit évidemment pas d'oublier. La mémoire est une exigence de justice. Elle protège contre le retour des crimes et contre les tentatives de falsification de l'histoire. Mais elle doit aussi nous permettre de comprendre ce qui conduit les sociétés à la haine, afin que nous puissions transmettre à nos enfants les moyens de lui résister.
Lutter contre l'antisémitisme, le racisme et toutes les formes de haine n'est pas une mission parmi d'autres. C'est une condition de notre vie commune. Nous ne pouvons accepter qu'un enfant apprenne à reconnaître un ennemi avant d'avoir appris à reconnaître un être humain.
La paix est en mouvement perpétuel, une exigence quotidienne, une œuvre toujours inachevée, comme le rappellent les Psaumes: « Cherche la paix et poursuis-la » (Psaume 34,15).
Et le psaume 133 nous offre cette vision d'une fraternité retrouvée « Qu'il est bon, qu'il est agréable que des frères demeurent ensemble ! » Demeurer ensemble et non pas penser tous la même chose, non pas effacer les désaccords, mais parvenir à partager un monde sans faire de nos différences des motifs de destruction.
C'est peut-être cela, au fond, une paix désarmante. C'est une paix qui ne conteste ni les blessures ni les dangers, mais qui refuse de leur abandonner le dernier mot. Une paix qui ne confond pas la réconciliation avec l'oubli, ni le pardon avec l'impunité, ni la force avec la brutalité. Une paix qui fait de la justice son exigence, du dialogue sa méthode et de la dignité humaine sa boussole.
Il nous faut donc apprendre à désarmer ce qui, en nous et autour de nous, prépare la violence. Désarmer les mots avant qu'ils ne deviennent des armes. Désarmer les préjugés avant qu'ils ne deviennent des persécutions. Désarmer les mémoires lorsqu'elles sont instrumentalisées pour nourrir la haine, sans jamais renoncer à la vérité de l'histoire.
Nous ne savons pas si nous verrons toutes les paix que nous appelons de nos vœux. Mais nous savons que chaque geste de justice, chaque parole qui apaise, chaque enfant auquel nous apprenons à respecter l'autre contribue à rendre ces paix possibles. Au fond, c'est la vocation de la communauté de Sant' Egidio et c'est ce que vous essayez de mettre en œuvre.
La paix n'est pas seulement ce que nous espérons pour demain. Elle est ce que nous décidons de faire aujourd'hui.
Et si nous voulons véritablement léguer un monde plus juste aux générations futures, alors nous devons avoir l'ambition de transformer nos épées en socs, nos colères en paroles, nos peurs en responsabilités et nos différences en occasions de nous rencontrer.
La véritable victoire n'est pas toujours celle qui met l'adversaire à genoux. C'est parfois celle qui permet à deux peuples, à deux communautés, à deux êtres humains de se relever ensemble.
C'est cela, la paix désarmée, la force qui accepte de se donner une limite. Quant à la paix désarmante, elle est la force d'une humanité qui refuse de renoncer à elle-même.

