La conscience juive de l’Église

On doit à une rencontre entre Jules Isaac et le pape Jean XXIII, l’ajout de la question des relations de l’Église avec les Juifs à l’agenda du concile Vatican II. Pour cet historien juif, le redressement de l’enseignement chrétien concernant Israël devait être non seulement une œuvre de vérité, mais aussi de justice, bienfaisante pour le christianisme tout autant que le judaïsme.

Au milieu du 20e. siècle, l’Église catholique romaine avait besoin d’un nouveau vocabulaire théologique pour parler des Juifs et du judaïsme. L’élaboration de ce nouveau vocabulaire, principalement par des convertis allemands au catholicisme, est retracée de manière magistrale par l’historien de l’Université de Californie à Berkeley John Connelly dans son livre From Enemy to Brother [2012] Mais ce nouveau vocabulaire serait demeuré lettre morte si les Pères conciliaires n’avaient pas été habilités à aborder et à corriger la situation dès le départ.

C’est un fait que, lorsque l’éminent historien juif français Jules Isaac rencontra Jean XXIII lors d’une audience alors non rendue publique, le 13 juin 1960, l’ordre du jour de Vatican II était déjà fixé et n’incluait pas les relations avec les Juifs ni l’antisémitisme. Selon le témoignage de Loris Capovilla, secrétaire personnel du pape, «il est vrai que jusqu’à ce jour-là Jean XXIII n’avait pas pensé que le Concile eût également à s’occuper de la question juive et de l’antisémitisme. Mais depuis ce jour-là, il ne cessa de s’en occuper. Il était nécessaire de disculper l’Église du reproche de s’être montrée distante et de n’avoir pris la défense que des juifs baptisés (comme Isaac l’insinuait); [au crayon à partir de là] et de proclamer une fois pour toutes que les chrétiens n’ont pas le droit d’interpréter le ‘Son sang sur nous’ dans le sens d’une condamnation[1]

Gregory Baum, l’un de ceux qui ont rédigé la déclaration conciliaire sur les Juifs, conclut sa préface à mon livre comme suit: «Après un long débat, quelques revers occasionnels et quelques compromis, le Second Concile du Vatican promulgua Nostra Ætate, la Déclaration sur la relation de l’Église avec les religions non-chrétiennes, qui comprend dans son paragraphe 4 la perspective sur les juifs et le judaïsme qui faisait écho aux idées que Jules Isaac avait défendues avec passion et que les théologiens catholiques avaient adoptées.» Par «idées», Baum n’entendait pas une thèse (bien que l’affirmation d’Isaac selon laquelle la racine profonde de l’antisémitisme est de nature religieuse fût en réalité une hypothèse intuitive); Baum n’entendait pas l’exégèse (bien qu’Isaac remît parfois en question l’exactitude des traductions vernaculaires, à travers le grec, de certaines paroles araméennes de Jésus); Baum n’entendait pas la recherche au sens strict (bien que la méthodologie d’Isaac, inaugurée durant l’entre-deux-guerres — la méthode des deux points de vue — fût rigoureuse). Ce que Baum avait à l’esprit, c’était une découverte. Quelle était la nature de cette découverte? Isaac lui-même en donnerait une réponse aussi concise que possible dans ses remarques d’ouverture lors d’un débat radiophonique parrainé par la Tribune de Paris, le 10 juin 1948, deux mois après la parution de son Jésus et Israël.

Ayant lu et relu les Évangiles dans ces années 1943-1944 qui ont été les plus dures de ma vie, je suis arrivé à cette conviction que la tradition reçue en ce qui concerne la position de Jésus par rapport à Israël, et d’Israël par rapport à Jésus, que cette tradition qui, d’ailleurs, ne touche pas aux dogmes et à la foi chrétienne, débordait de toutes parts le texte évangélique et que cette tradition reçue, enseignée depuis des centaines et des centaines d’années par des milliers et des milliers de voix, était, dans le monde chrétien, comme la source première et permanente de l’antisémitisme, comme la souche puissante, séculaire, sur laquelle toutes les autres variétés d’antisémitisme étaient venue, en quelque sorte, se greffer. D’où cette conclusion pratique que seul l’enseignement chrétien peut essayer de défaire ce que l’enseignement chrétien a fait; et il me semble que, s’il le peut, il le doit[2].

Isaac ne fut pas le premier à reconnaître une certaine amplification dans les récits évangéliques du procès et de la crucifixion de Jésus, ni à rappeler aux chrétiens la judéité de Jésus. Mais la manière dont il allait formuler ses questions de recherche était nouvelle, éclairée par une présentation synthétique des calomnies visant les Juifs et le judaïsme:  

Quel était mon propos initial? Savoir si, comme le veut l’opinion courante en chrétienté, comme l’enseigne une tradition vivace, Jésus avait rejeté Israël — le peuple juif dans son ensemble —, avait prononcé sa déchéance, l’avait réprouvé et même maudit; et réciproquement s’il était vrai qu’Israël avait méconnu Jésus, refusé de voir en lui le Messie et le Fils de Dieu, l’avait rejeté, bafoué, crucifié; s’il méritait depuis bientôt deux millénaires la flétrissure infamante de ‘peuple déicide’[3].

En traçant une ligne dans le temps à la Crucifixion et en refusant de se laisser entraîner au-delà, sur le terrain dogmatique, en demandant s’il était scripturairement vrai (selon une lecture non fondamentaliste), comme le christianisme l’avait enseigné pendant près de deux millénaires, que le peuple juif du temps de Jésus était responsable de sa mort et l’est demeuré depuis, que, par conséquent, le peuple juif de son époque et ses descendants avaient perdu jusqu’à leur relation même avec Dieu ou, pire encore, étaient l’objet d’une malédiction divine, Isaac s’aventurait en territoire inexploré. Il tentait d’interroger la tradition chrétienne selon ses propres catégories.

Le 15 avril 1947, à la suite d’une opération chirurgicale à Paris, Isaac reçut la visite de Pierre Visseur, codirecteur exécutif à Genève du tout nouvellement formé Conseil international des chrétiens et des juifs (ICCJ). Lors de leur rencontre, Visseur demanda à Isaac de préparer un texte pour une conférence sur l’antisémitisme qui devait se tenir cet été là à Seelisberg. Le 16 mai 1947, Isaac retourna dans sa villa d’Aix-en-Provence et dactylographia un programme en dix-huit points visant à rectifier l’enseignement chrétien concernant les Juifs et le judaïsme, dix-huit points qui servirent de modèle aux Dix Points de Seelisberg.

Voici le point 13: «Se garder de forcer les textes pour y trouver la réprobation globale d’Israël ou une malédiction qui n’est prononcée nulle part explicitement dans les Évangiles.» Comme Isaac le développa dans son mémorandum de Seelisberg distribué à tous les participants de la conférence — à la mi-1947, alors que Jésus et Israël n’avait pas encore été publié: «Chaque fois qu’il l’a jugé nécessaire, Jésus a prononcé des malédictions explicites, contre les riches, contre les scribes et pharisiens hypocrites, contre les villes nommément désignées, jamais contre Israël, jamais contre le peuple juif pris ‘dans sa masse’. La malédiction du figuier? Aucun mot du texte ne suggère qu’elle s’applique au peuple juif, ainsi que le veut la tradition.»

Voici le point 17: «Pour ce qui est du procès romain, reconnaître que le procurateur Ponce Pilate était entièrement maître de la vie et de la mort de Jésus; que Jésus a été condamné pour prétentions messianiques, ce qui était un crime aux yeux des Romains, non pas des juifs…» À cet égard, Gregory Baum, dans une correspondance personnelle qu’il m’adressa le 14 janvier 2008, précisait: «L’idée que Jésus fut condamné par un tribunal juif parce qu’il prétendait être le Fils de Dieu — ce qui aurait été considéré comme blasphématoire — n’est plus largement soutenue par les spécialistes bibliques, même si Benoît XVI défend encore cette position dans son livre Jésus de Nazareth [2011]. La plupart des exégètes pensent que le statut divin de l’homme Jésus n’a été reconnu par les disciples qu’après la résurrection.»

Je laisserai le dernier mot à Jules Isaac:

«Dieu merci, un courant purificateur existe en Chrétienté et se renforce chaque jour. Qu’il soit encore loin d’avoir partie gagnée, je le sais, et viens d’en donner quelques preuves nouvelles; les mauvaises habitudes subsistent, elles sont trop vieilles pour se laisser aisément déraciner. Raison de plus pour persévérer dans notre effort, continuer de lutter sans relâche pour atteindre le but visé: le redressement nécessaire de l’enseignement chrétien concernant Israël, redressement qui sera aussi une réparation, œuvre de vérité, mais aussi de justice, et dont j’ai la conviction qu’elle est de la plus grande portée, qu’elle aura des conséquences infiniment bienfaisantes pour les deux parties en cause, le christianisme tout autant que le judaïsme»[4].

[1] «Ed è vero che sino a quel giorno, non era venuto in mente a Giovanni XXIII che il Concilio dovesse occuparsi anche della questione ebraica e dell’ antisemitismo...»
[2] Jules Isaac, "Israël et la Chrétienté," L'Amitié judéo-chrétienne, No. 1 (September 1948), 2.
[3] Jules Isaac, Genèse de l'antisémitisme, (1956), 14.
[4] Jules Isaac, L’enseignement du mépris, (1962), 182.

Remarques de l’éditeur

Norman Tobias, Ph.D. (études religieuses, Université de Toronto), avocat fiscaliste de formation et historien des idées par vocation, est l’auteur de La conscience juive de l’Église. Jules Isaac et le concile Vatican II (trad. par John E. Jackson; Paris, Salvator, 2018). L’original, en anglais, a été traduit en français, italien et polonais. Norman Tobias est aussi directeur fondateur du Dialogue judéo-chrétien du Canada

Source. Intervention lors de la table-ronde «Enjeux actuels du dialogue et des relations judéo-chrétiennes» le 17 février 2026 à Montréal.