Jésus et ses disciples dans le judaïsme du 1er siècle

Alain de Boudemange et al.,
« Jésus et ses disciples dans le judaïsme du 1er siècle ».
Cahiers Évangile 216 (juin 2026).
Paris, Éditions du Cerf / Service biblique catholique Évangile et Vie. ISSN 0222-9714, 13 €.

Le numéro de juin 2026 de la revue biblique trimestrielle Cahiers Évangile propose un dossier sur « Jésus et ses disciples dans le judaïsme du 1er siècle » (p. 2-57). Pour le rédiger, on a fait appel à Alain de Boudemange, prêtre de la Communauté de l’Emmanuel et du diocèse de Versailles, professeur aux Facultés Loyola de Paris et au séminaire de Versailles, et auteur d’une thèse sur L’École de Jésus dans l’évangile de Matthieu (Rome, 2022). Il présente d’abord les sources historiques permettant d’appréhender le judaïsme du 1er siècle et précise la manière de les utiliser. S’appuyant sur ces sources, il décrit ensuite les principales « écoles » et « institutions » juives de l’époque, ce qui permet, dans un troisième temps, de situer dans ce contexte l’émergence du mouvement de Jésus de Nazareth et de ses disciples.

On dispose de trois sources historiques principales pour connaître le judaïsme du 1er siècle : Flavius Josèphe, le Nouveau Testament et des sources rabbiniques comme la Mishna. Mais dans la grande majorité des cas, note l’auteur, ces textes sont postérieurs à la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Cette tragédie, de même que le développement du mouvement chrétien, ont entraîné une reconfiguration et une plus grande unification du judaïsme multiforme antérieur. Les sources dont nous disposons sont marquées par ces événements : « C’est à travers ce prisme qu’il faut savoir repérer une réalité historique qui, pour l’essentiel, n’est pas directement accessible » (p. 8).

L’auteur souligne que le judaïsme du 1er siècle est une réalité singulière et unifié « qui rassemble un peuple particulier, qui se rattache à une terre ancestrale et qui se caractérise par des rites ou par des croyances » (p. 12). Mais ce judaïsme est habité de manière différente par plusieurs groupes tels que les Pharisiens, les Esséniens et les Sadducéens, présentés par Flavius Josèphe comme des « hairêseis ». Le terme désigne ici des « écoles » au sens « d’un courant de pensée structuré, animé par des maîtres, caractérisé par des écrits » (p. 14). Ces trois écoles pourraient avoir leurs racines à l’époque des Maccabées (2e moité du 2e siècle avant notre ère). Elles divergent l’une de l’autre par leur structure et la place que leurs membres occupent dans la société, leur style de vie, leur interprétation de la Torah, leur rapport à la tradition, leurs croyances sur des sujets tels que la liberté humaine et la rétribution, etc.

Le groupe de Jean-Baptiste et de ses disciple, connu des évangiles et des Actes des Apôtres, mais aussi de Flavius Josèphe, « présente plusieurs caractéristiques qui l’apparentent aux autres écoles juives » (p. 25), tout en étant moins structuré ou institutionnalisé. Prophète eschatologique, Jean annonce la venue imminente du royaume de Dieu et appelle à la conversion, manifestée par le baptême. Même si les évangiles présentent Jean comme le précurseur de Jésus, la réalité historique semble un peu différente. Les deux mouvements ont probablement entretenu des liens étroits; mais ils semblent avoir évolué de façon plutôt autonome et il est possible qu’il ait eu certaines rivalités entre les disciples de Jésus et ceux de Jean (p. 26-27).

L’auteur mentionne encore quelques mouvements insurrectionnels, prophétiques ou baptistes actifs au 1er siècle, mais moins documentés dans les sources écrites, tels que les Sicaires, les Zélotes ou les Hérodiens. Il évoque aussi les Samaritains qui ne constituent pas une école comparable aux autres : lointains héritiers du royaume d’Israël, ils s’appuient sur le même Pentateuque que les Juifs, mais se présentent comme des rivaux, « les vrais adorateurs de Dieu » qu’ils vénèrent sur le mont Garizim, sur lequel est érigé leur temple (p. 32).

Au terme de cette section, A. de Boudemange évalue la place et le rôle de ces groupes dans l’ensemble de la société juive. Bien que leur nombre ne représente qu’environ 1% de la population, les principaux groupes décrits par Flavius Josèphe, de même que le mouvement de Jean-Baptiste, pourraient avoir exercé une influence assez importante sur la population : ils agissent dans la société juive « comme des réservoirs de pratiques et d’idées par rapport auxquels les contemporains de Jésus doivent plus ou moins se positionner » (p. 35).  

Pour compléter le panorama du monde dans lequel Jésus développe son ministère et dans lequel la communauté chrétienne se structure, l’auteur présente ensuite sommairement « les institutions qui caractérisent le judaïsme du 1er siècle, principalement en Judée et en Galilée », soit « le Temple de Jérusalem, les sanhédrins, la synagogue et les scribes » (p. 36).

Le Temple, qu’Hérode a entrepris d’agrandir et d’embellir, est considéré comme le lieu de la présence de Dieu. C’est évidemment un espace cultuel, mais aussi le centre de la vie économique, un lieu de gouvernement et une place forte. Dans l’Évangile de Jean, Jésus est présenté « comme un juif ordinaire qui respecte la centralité du Temple de Jérusalem » (p. 38); mais il a des réserves à son endroit comme le montre l’épisode de la purification du Temple, rapporté par les quatre évangiles (Marc 11,15-19 et parallèles).

L’origine et l’organisation du Sanhédrin sont difficiles à préciser. La tradition fait remonter à Moïse cette institution de délibération. Mais elle se serait plutôt mise en place à l’époque hasmonéenne (2e s. avant notre ère) et aurait connu plusieurs transformations. D’après le Nouveau Testament, le Sanhédrin est composé de Pharisiens et de Sadducéens qui jugent de questions religieuses. Après la destruction du Temple, selon la Mishna, il traite aussi d’affaires civiles ou de causes criminelles.

Si les vestiges archéologiques de synagogues datées 1er s. de notre ère sont relativement rares, l’institution semble néanmoins assez courante tant chez les Juifs de la diaspora qu’en Galilée ou en Judée. D’abord lieu de rassemblement de la communauté, la synagogue deviendra aussi un lieu de culte, « un outil adapté et adéquat pour soutenir la vie et le développement des Pharisiens » qui y enseignent leur interprétation de la Torah (p. 42). Selon les évangiles, Jésus s’appuie lui aussi sur le réseau des synagogues pour diffuser son enseignement.

Les scribes, mentionnés à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament ne constituent pas une école ou un groupe à part; ils sont souvent associés aux Pharisiens, aux grands prêtres ou aux anciens. Il s’agit de personnes qui ont une compétence spécifique pour lire ou pour écrire, mais aussi une capacité d’interprétation et qui « au sein d’une école, portent les fonctions d’enseignement et de transmission » (p. 43). La présence de scribes dans l’entourage immédiat de Jésus est possible, mais incertaine; il paraît clair, toutefois, que des hommes ont exercé cette fonction dans la première communauté chrétienne (voir Matthieu 23,34).

La dernière partie du dossier consiste à situer l’émergence du mouvement de Jésus de Nazareth et de ses disciples dans le judaïsme complexe et diversifié du 1er siècle. Selon les évangiles, le baptême que Jésus reçoit de Jean-Baptiste « agit comme un événement déclencheur » à la suite duquel il constitue en Galilée une école qui n’est pas simplement la continuation du mouvement de Jean, mais quelque chose de nouveau (p. 46). Il recrute et forme une douzaine de disciples, sur un modèle qui s’apparente à celui des Pharisiens. C’est d’ailleurs surtout avec ces derniers que Jésus et ses disciples interagissent. Ils ont plusieurs points en commun, mais les scènes de controverses rapportées par les évangiles montrent de réels points de désaccord : l’école de Jésus, se développe donc « dans une émulation ou dans une confrontation vis-à-vis de l’école pharisienne » (p. 49).

À la suite de la mort de Jésus et de la proclamation de sa résurrection, son mouvement se poursuit dans la communauté chrétienne. La description idéalisée qu’en donnent les Actes des Apôtres et plusieurs indices puisés dans les évangiles ou les lettres de Paul permettent reconstituer une partie de son développement. On y observe un important travail de relecture des Écritures « qui a permis de dépasser le scandale de la croix et d’intégrer la foi en la résurrection de Jésus » (p. 50-51). Ce travail, caractéristique des scribes, suggère que certains d’entre eux ont joint la communauté et ont pu y jouer un rôle majeur.

Parmi les Juifs qui adhèrent à l’Église naissante, certains proviennent également d’autres groupes, apportant avec eux quelques idées et pratiques antérieures qui pénètrent la communauté et contribuent à sa construction à sa structuration : des disciples de Jean (qui perpétuent la pratique du baptême), des Pharisiens, dont le plus célèbre est Paul (Saul de Tarse), des prêtres (voir Actes 6,7) et vraisemblablement des Esséniens (qui mettaient leurs biens commun). « La communauté chrétienne », note l’auteur, « se construit et se structure à partir d’éléments provenant du judaïsme multiforme du 1er siècle » (p. 53).

En conclusion, A. de Boudemange résume les principales affinités du mouvement de Jésus avec celui de Jean-Baptiste et avec les Pharisiens. Malgré sa nouveauté et l’autorité particulière que Jésus revendique (voir Matthieu 7,28-29) son école s’inscrit dans le paysage du judaïsme du 1er siècle en proposant « un modèle de vie conforme à la volonté divine telle qu’elle s’exprime dans la Torah » (p. 56). La catastrophe de la destruction du Temple provoquera par la suite « une reconfiguration profonde du judaïsme » et sera également « décisive dans l’évolution et la structuration de l’Église naissante » (p. 56).

Le dossier se termine par une courte bibliographie (p. 57) et est suivi, de façon fort appropriée, d’un article de Jean Kalman intitulé « Rencontre avec Amy-Jill Levine, coéditrice du Nouveau Testament annoté par des universitaires juifs américains (JANT) » (p. 58-61).

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Comme l’indique le liminaire, ce numéro des Cahiers Évangile s’adresse particulièrement aux étudiants et enseignants (p. 3). Il leur offre, de manière claire et bien documentée, un bon aperçu des principaux groupes religieux et des institutions majeures de la société juive du 1er siècle. On est ainsi en mesure de comprendre l’émergence du mouvement de Jésus et de ses disciples et de voir comment il se situe au cœur du judaïsme complexe et diversifié de l’époque. En proposant une image positive de cette réalité culturelle, le dossier préparé par A. de Boudemange contribue à déconstruire la représentation simpliste et caricaturale sur laquelle s’est fondé en partie l’ « enseignement du mépris » dénoncé par Jules Isaac.

Le dossier signale à quelques reprises l’originalité du mouvement de Jésus par rapport aux autres écoles, sans s’y attarder beaucoup. Au lecteur de poursuivre le travail à l’aide des outils qu’on lui propose ici et d’études similaires. Dans l’introduction, l’auteur formule le souhait suivant, auquel on souscrit volontiers : « Peut-être les chrétiens qui lisent ces pages pourront-ils considérer que le judaïsme du 1er siècle n’est pas d’abord celui qui a rejeté Jésus, mais celui qui y a préparé » (p. 5).

Remarques de l’éditeur

Jean DUHAIME est professeur émérite d’interprétation biblique de l’Université de Montréal et rédacteur de la section francophone de Relations judéo-chrétiennes. Il est engagé dans le dialogue interreligieux depuis plusieurs années et président émérite du Dialogue judéo-chrétien de Montréal Il est membre de la Communauté chrétienne St-Albert-le-Grand de Montréal.